Edmond Baudoin et les sœurs Vargas, Une scène très différente se déroule derrière la cloison

C’est la première fois que les travaux de Jo Vargas (à gauche) et Edmond Baudoin (droite) sont réunis pour une même exposition. Pourtant, la réunion organisée par la Galerie Petits Papiers va de soi pour diverses raisons. La plus évidente se nomme Fred Vargas et a la particularité d’être la sœur jumelle de la première et d’avoir signé le scénario de plusieurs bandes dessinées du second. L’autre raison qui justifie ce rapprochement, Edmond Baudoin la résume bien : « On a la même attitude devant la toile. Quand je dessine, je ne sais jamais ce qu’il y aura sur la page suivante et je crois que Jo, c’est la même chose, elle a une image mentale qu’elle projette sur sa toile mais elle ne sait pas où ça la mènera. » Et Jo d’acquiescer : « C’est plutôt un fantôme d’image mentale mais je sais que ce sera l’image centrale du tableau. Je la lance sur la toile et puis le reste en découle. »Des images mentales, l’écrivain Fred Vargas en a aussi lorsqu’elle est devant son ordinateur et qu’elle tache de donner vie à un de ces polars palpitants dont elle a le secret : « C’est un véritable film muet qui se déroule devant mes yeux. Je vois les personnages agir, parfois sans m’obéir, et je les suis en écrivant. » Mais elle sait qu’un fossé sépare peinture et écriture. Le processus de création prend des voies incomparables.

Sa sœur l’écoute avec envie : « Je suis jalouse de l’histoire qui se déroule dans la bande dessinée et la littérature. Alors que la peinture c’est moins horizontal, plus vertical, c’est vraiment de l’archéologie. La peinture, c’est un forage âpre à travers plein de couches stratifiées mais jamais une histoire en mouvement dans le temps. En plus, on ne peut pas effacer. »

 

Plus tôt, dans la conversation, Fred Vargas avait reconnu que le chemin emprunté par sa sœur était « étroit, impérieux » et qu’ « on ne peut pas se servir à droite et à gauche, il n’y a qu’une seule voie. Du coup, le résultat ne peut être que sincère. C’est pour ça que c’est un des arts les plus authentiques. On ne peut pas tricher. Alors qu’en littérature, on peut se servir de l’humour, de la poésie,… Il y a plein d’astuces. En dessin ou en peinture, il n’y a pas mille moyens. Ces arts sont donc condamnés à des chemins arides et difficiles. »

Pour avoir touché tant à l’écriture qu’à la peinture, Baudoin nuance tout de même les propos de son amie : « Bien sûr, l’écrivain a plus de moyens que le peintre mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est la même chose, c’est une recherche musicale à mettre sur papier ou sur toile. L’important, c’est ce que tu mets de ton intelligence, de toi, ta musique intérieure. D’accord c’est difficile mais c’est aussi du bonheur. Le trait juste vaut le mot ou la phrase juste. »

 

Se remémorant les pénibilités de l’écriture, Fred Vargas finit par abonder dans le sens de Baudoin : « C’est vrai qu’en écriture, on n’a pas non plus mille mots pour dire ‘sourire’, ‘regard’, ‘yeux’. Et puis décrire les expressions c’est super dur alors qu’en dessin, les possibilités sont plus étendues. Comment tu veux dire autrement ‘hausser les épaules’ ou ‘hocher la tête’ ? On est coincés. C’est pour cela que Proust est un génie. C’est le seul qui ait réussi à atteindre la finesse des gestes sans rien dire, à décrire l’infiniment petit avec un tel talent. »

Baudoin connaît bien les limites de chacun de ces arts. Mais sa polyvalence permet à ce « calligraphe », ce « dessinateur de lettres », comme l’appelle affectueusement Fred Vargas, d’en jouer et de sauter de l’un à l’autre : « Parfois, quand je dessine, je passe du mot au trait. Par exemple, si je fais un dessin tendre et que je veux quelque chose de plus râpeux, j’ajoute un texte plus rugueux. Je parviens ainsi à mes fins sans devoir effacer. Ce dont je rêve, c’est d’atteindre l’art total, pouvoir passer de la bande dessinée à la peinture, à l’écriture, à la musique, même… »

Avec ou sans musique, touchant ou non à l’art total, Edmond Baudoin fait ainsi le pont entre les deux sœurs jumelles ; lui, qui allie avec tant de bonheur dessins et écriture, mais qui s’adonne également à la peinture, campe un interlocuteur de choix pour Jo et Fred Vargas, dont on devine les discussions passionnément intarissables sur leurs arts respectifs. Et leurs œuvres valent tous les discours du monde sur la question. Elles sont réunies à la Galerie Petits Papiers du 16 novembre au 14 décembre prochains. Elles se composeront normalement de peintures d’Edmond Baudoin, de planches de la bande dessinée qu’il a réalisée avec Fred Vargas, Les Quatre Fleuves, et de peintures de Jo Vargas. Les amateurs de dessins, peinture et écriture devraient y trouver leur compte.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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