Eve sur la balançoire, ou le cruel Manhattan conté par Nathalie Ferlut

« Elle est jolie, Evelyne Nesbit. Si jolie que New York tombe à ses petits pieds au début du siècle dernier. Elle a 16 ans et une terrible maman prête à la vendre au plus offrant. Elle devient modèle pour peintres, pour photographes, égérie d’une publicité naissante, pin-up, scandaleuse. Piégée dans la collection privée de l’architecte vicieux White, l’innocente Nesbit court après les strass et paillettes, ignorant que ces papillons sont éphémères. La société n’aime pas la frivolité et se saisira d’un fait divers sanglant pour éteindre la lumière. » 

En sous-titrant son album « Conte cruel de Manhattan », Nathalie Ferlut annonce la couleur, une couleur qu’elle a pour la première fois assumée toute seule ; une couleur vive et mordante, mâtinée d’effets de pinceaux sur ordinateur. Pour l’auteure, ce choix pictural s’imposait, étant donné les influences artistiques de l’époque qui renvoient forcément à la peinture de Degas et du fauvisme lorsqu’il est question d’Evelyne Nesbit.

L’affaire Nesbit fait partie de la culture américaine. Elle est entrée par la petite porte dans l’histoire populaire et érigée en mauvais exemple d’une starification excessive et compromettante. Imaginez une jeune provinciale, aux balbutiements de 1900, précipitée dans les filets de la gloire par sa mère et pour sa seule beauté. L’ingénue pose bien. Elle ne se rend guère compte que les photographies deviennent de plus en plus suggestives, pour le bon plaisir de son « pygmalion », Stanford White, le grand architecte new-yorkais et grand amateur de chair fraîche. « The most famous beauty », « The True American Eve » se fait pin-up dont les cartes postales s’arrachent par centaines, par les femmes, d’abord, puis par les hommes, beaucoup d’hommes. Parmi eux, il y a Stanford White, qui l’avilira avec la bénédiction de sa mère, John Barrymore (le grand-père de Drew), et Harry K. Thaw qui s’attachera sa destinée, pour le malheur et pour le pire…

C’est au cours de recherches sur internet et sur un tout autre sujet que Nathalie Ferlut tombe par hasard sur des photos de Evelyne Nesbit, un tas de photos qui retiennent son attention et la poussent à investiguer plus avant le cas Nesbit. « Certaines étaient très modernes, d’autres moins. Il y avait vraiment tout et n’importe quoi… J’ai trouvé ça marrant. Et puis, le fait divers était intéressant à traiter d’un point de vue narratif. En plus, cela faisait écho à ce qu’on peut voir maintenant dans la télé-réalité, ces demoiselles qui brillent un moment, dont les journaux s’arrachent les photos, puis les bêtises, puis les faits divers. », se souvient l’auteure. Le côté « hypermoderne » du traitement médiatique de cette enfant star avant l’heure la séduit et elle propose à Casterman d’en réaliser une bande dessinée.

Pour ce faire, Nathalie Ferlut revient à ses vieilles amours, les fables et contes dont elle a déjà exploré les ressorts médiévaux précédemment. C’est avant tout un conte que nous présente l’auteure, celui d’une petite fille qui veut devenir princesse et qui n’a pour autre motivation que de se vautrer dans les paillettes. Cela fait mal, elle ne s’en doutait pas. On ne s’en relève pas sans bobos. Et Eve se « laisse dévorer par son conte de fées ». Pour installer une distance avec ce personnage « qui fait des choses qu’on ne ferait pas », Nathalie Ferlut raconte son récit à la première personne du singulier, afin que le lecteur « garde à l’esprit qu’on est bien dans l’impression de la petite fille » et non dans la réalité bien plus sordide qu’elle ne veut le comprendre.

En ressort un texte omniprésent, soit par la voix de la narratrice, soit par la voie des dialogues. Cette focalisation sur les dialogues, les personnages et leur « jeu d’acteur » émane d’une « conception très théâtrale de la bande dessinée », confie l’auteure : « Je n’aime pas trop dessiner les décors, et encore moins les voitures. Par contre, j’aime avoir un personnage et que tout tourne autour. »

Même si ici elle a bien dû dessiner quelques plans d’ensemble du New York des années 1900, Nathalie Ferlut esquive en effet dans la plupart de ses planches les décors trop détaillés. Le traitement graphique le lui permet, qui joue superbement avec les couleurs dans un style très pictural. Les ambiances sont prépondérantes et emmènent le lecteur dans une féérie flamboyante où la cruauté côtoie la beauté, le tout emballé dans une narration soignée.

Un bel objet pour une belle histoire. A se procurer certainement !

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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