Exarcheia. L’orange amère

Culture Remains a profité de la sortie d’Exarcheia. L’orange amère pour poser quelques questions à Dimitrios Mastoros, dont c’est le premier album, réalisé en collaboration avec le scénariste belge Nicolas Wouters.

Cette bande dessinée sincère et puissante évoque le quotidien d’un quartier d’Athènes réputé pour son histoire (et son présent) anarchiste, dont il regarde droit dans les yeux les réalités, les difficultés, mais aussi les ressources à disposition. Face à la crise, les coups durs s’enchaînent, mais il reste de l’espoir, et une volonté farouche de lutter !

En suivant Nikos, 26 ans, étudiant, de retour au pays pour les vacances, le lecteur découvre, avec curiosité, ce quartier et ses recoins, le tout dans une ambiance assez sombre, mais vivante et riche en émotions, où est inévitablement immergé le lecteur.

Bonjour Dimitrios Mastoros ! Vous venez de publier chez Futuropolis un album intitulé Exarcheia. L’orange amère. Après des études en bande dessinée à l’Institut Saint-Luc, à Bruxelles, c’est donc votre premier album ? Combien de temps avez-vous bossé sur ce projet ?

Bonjour ! En fait, la base de ce projet était mon travail de fin d’études à Saint-Luc, justement. Après le jury, avec Nicolas Wouters, on a décidé de faire ça à deux. Il a fallu 3 ans d’aller-retours, de discussions et de dessins pour ensuite le terminer. Au début du projet, Nicolas était en Suisse, moi je travaillais dans des bars et je manquais cruellement de discipline. Après avoir fait un tiers de la BD, nous avons constaté que ça n’avançait pas assez vite et que c’était trop décousu. Du coup, nous avons revu notre méthode et nous nous sommes imposés un rythme plus sérieux qui nous a tenu en haleine jusqu’à la fin.

Durant votre adolescence, vous avez vécu à Exarcheia, un quartier d’Athènes connu pour sa culture anarchiste largement partagée. Est-ce un retour aux sources pour vous, voire un album autobiographique ?

L’album a été construit autour de faits vécus et d’histoires vues ou entendues de près ou de loin, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est autobiographique. Les souvenirs sont des anecdotes, un prétexte pour construire autour. Grandir à Exarcheia, c’est être en permanence confronté à son atmosphère, à son côté ghetto, festif, anarchiste, bariolé, bruyant, dérangeant et envoûtant… Il y a du choix, lorsque l’on veut raconter une histoire.

Exarcheia - Extrait 1Cette BD est aussi le fruit d’une collaboration avec le scénariste Nicolas Wouters. Outre le dessin, vous avez aussi contribué à l’écriture de l’histoire. Comment cela s’est-il passé ? N’est-ce pas difficile de partager un projet aussi personnel ?

Après Saint-Luc, j’avais envie de parler d’Exarcheia, mais je ne savais pas encore comment… L’idée a longtemps été de faire des histoires courtes, des tranches de vie autour de ce quartier, mais ça restait très hermétique. Je pensais à la manière de raconter une histoire pour un public grec, sans penser à ce que ça donnerait pour un autre public, qui ne connaît pas le quartier et ne maîtrise pas les clés pour le comprendre. Nicolas a amené la distance émotionnelle et a transformé les anecdotes en histoires. Au fur et à mesure de la collaboration, cette BD a gagné en sens, devenant de plus en plus belgo-grecque. Nous avons joué sur les onomatopées, les dialogues, mêlé deux langues et deux atmosphères pour offrir un regard intime sur Exarcheia, destiné aux francophones. Bien sûr, comme la base est très personnelle, c’était assez particulier et il a fallu que chacun trouve sa place. Souvent, des soucis de réalisme empêchaient telle ou telle bonne idée, car l’essentiel est de ne pas trop romancer, de ne pas tricher avec la réalité. Quand on arrivait à trouver un juste milieu, le partage prenait tout son sens.

C’était important pour vous de parler de la Grèce, aujourd’hui ? Le livre est assez sombre (immigration, chômage, drogues, violence, désespoir,…) : cela correspond à votre vision de ce qui se passe actuellement dans ce pays ?

Cela correspond au pays, ce n’est pas ma vision. Il fallait montrer ces choses sans édulcorer et sans vraiment imposer un jugement. Et ces aspects peuvent prendre beaucoup de place. Durant tout ce projet, Exarcheia a évolué aussi, en bien comme en mal. Il y a eu un grand engouement par rapport aux migrants, mais aussi une plus grande place occupée par une certaine pègre. Pour nous, c’est avant tout un hymne au quartier, afin de montrer qu’il y a de l’espoir. Un symbole immuable de cet espoir ces dernières années était le parc autogéré, fil rouge de ce récit. Exarcheia est une fête, mais j’aurais pour ma part trouvé cela trop facile d’en faire un conte élogieux. Il fallait montrer les difficultés qui existent dans cette vie de tous les jours, qui use les gens. Pourtant, ils continuent. Ce qui arrive à un personnage pourrait arriver à un autre, ou à un autre moment. Habiter à Exarcheia n’est pas un fait révolutionnaire en soi, mais c’est baigner dans un monde qui ne laisse pas indifférent.

Graphiquement, qu’avez-vous voulu exprimer et mettre en avant ? Pourquoi avoir décidé d’opter pour des nuances de noir et de blanc sur la quasi-totalité des planches ?

Il fallait une ambiance sombre, montrer le gris de la ville et le grotesque de certaines gueules torturées, sans pour autant en faire des monstres. Le tout chauffé au soleil. Toute cette BD a été un apprentissage pour arriver à présenter ces nuances : comment arriver, par des niveaux de gris, à faire ressentir la chaleur du béton d’Athènes, la superbe pourriture de ces rues et l’animosité de la nuit ? Peut-être que j’ai réussi, dans certaines cases !

Exarcheia - Extrait 2Que voudriez-vous que le lecteur retienne de la lecture de cet album ?

Qu’il a voyagé, qu’il a découvert un microcosme, non dans ses extrêmes mais dans son quotidien. Là où, selon moi, réside un engagement plus fort. Nous voulions éviter trop de références aux grands éclats du quartier (assassinat d’Alexis Grigoropoulos par un policier, grosses émeutes, règlements de comptes,…) C’est quelque chose qui a été mis beaucoup en avant avec la crise, dès qu’on parlait d’Exarcheia. Si le lecteur a vu des choses qui l’intriguent, c’est une invitation à ce qu’il s’y intéresse, recherche, lise, prenne un billet d’avion et aille voir cela de plus près.

Avez-vous des projets en cours/futurs dont vous pouvez déjà nous toucher un mot ?

Pour l’instant, ce qui sûr c’est que je ne parlerai plus de la Grèce dans un prochain projet. C’est tentant, et j’ai encore beaucoup d’idées à l’esprit à ce sujet, mais si je souhaite continuer à parler de choses personnelles, je ne veux plus les insérer dans ce décor-là. Ce sera des nouvelles, des réflexions sur l’instant, toujours en BD, mais avec une plus grande place à l’écrit, au dialogue. Je ne sais pas trop en dire plus, je ne sais pas précisément où je vais, mais ça a l’air chouette.

Exarcheia. L’orange amère, de Dimitrios Mastoros et Nicolas Wouters, Futuropolis, 200 p., 24 €. ISBN : 9782754811415.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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