Fanny Lalande – Mad, Jo & Ciao

« Mad vit dans son camion depuis quinze ans, traînant derrière lui les moutons qu’il conduit chaque semaine à l’abattoir. Son seul contact avec le monde extérieur : le rock et, de temps en temps, un arrêt chez Jo. Et puis il y a Ciao, le vieux fou qui hante depuis des années les stations-service des aires de repos. Mad, Jo et Ciao prennent la route ensemble à la rencontre de leurs histoires, de leurs démons. De leurs vies. Un périple haletant de Valence au Mont-Saint-Michel. Une plongée au cœur du monde des routiers. »

Il existe des titres de romans qui intriguent. Des formules sur lesquelles votre œil se focalise directement, en ignorant délibérément tous les autres ouvrages présents sur l’étagère ou disposés sur la page web. Pourquoi un tel phénomène, alors que vous ne connaissez même pas la teneur et le contenu du texte qui a attiré votre attention ? Mystère. Mais c’est peut-être cette impulsion qui donne tout son sel à l’acte de découvrir un livre.

Ainsi, en choisissant spontanément Mad, Jo & Ciao, nous avons réappris à sélectionner de la littérature en toute indépendance. À nous lancer aveuglément sur l’autoroute de l’intrigue sans les garde-fous des médias ou les nids de poule que peuvent représenter les avis de l’entourage.

Et justement, il est question dans ce roman de voies à haute vitesse, de bitume ainsi que d’explorer un univers bien à la fois bien particulier et extrêmement codifié : celui des transporteurs routiers. Un environnement qui nous sera révélé à travers les yeux d’un taulier de la profession, au caractère misanthrope mais à la fiabilité légendaire : Mad. Ce dernier serait donc prétexte à nous dresser un panorama complet du milieu, au gré du paysage défilant autour de sa cabine de bord et des CD qu’il fait jouer pour passer le temps.

Sauf que Mad s’est battu hier : il a envoyé deux hommes au tapis pour sauver Jo, une prostituée exerçant dans une camionnette, ainsi qu’un vieux ayant voulu jouer les chevaliers blancs et désormais aux portes de la mort, Ciao. Entouré de ce petit monde et des moutons qu’il transportait, il a quitté son boulot et fonce désormais vers la Normandie afin d’exaucer l’ultime vœu du vieillard près de passer l’arme à gauche dans son camion : voir la mer.

L’intrigue prend alors des allures de road trip où les kilomètres s’accumulent autant que les informations qui nous sont données sur ce trio improbable : on découvre leur intimité, leur passé, leurs failles… Et de bornes en bornes, on finit imperceptiblement par s’attacher à eux, de même qu’à tout ce monde qu’ils rencontrent sur les aires de repos ou les stations-services : le pompiste-fermier, le camionneur roumain, l’ancien infirmier allemand… Autant de croisements brefs mais vitaux et qui nous rappellent que l’humanité a quelques belles facettes qu’il serait dommage d’occulter… De petites touches de félicité que Jo n’hésite pas d’ailleurs à rétribuer en nature, comme si elle voulait rendre à ces protagonistes un peu du bonheur qu’ils avaient réussi donner à nous, lecteur.

C’est qu’un optimisme incorruptible baigne dans la cabine tout au long des trois journées de périple, un enthousiasme contagieux qui fait du bien dans un monde où on a tendance à mettre en exergue le négatif alors qu’il faut si peu de choses parfois pour se délecter de son contraire. Et même si la santé de Ciao se dégrade, même si Jo cache quelque chose, même si Mad est rattrapé par ses démons et une compagnie désireuse de se venger, la voix de celui-ci, ce patois routier dans lequel il nous raconte cette expérience, nous fait espérer que tous arrivent à bon port.

Utopie. Le vieil homme ne verra pas la mer. Jo deviendra folle et finira sa vie en traversant un pare-brise. Quant au narrateur, il tombera sous les balles des policiers alors qu’il souhaitait juste vérifier si ses moutons allaient bien. Le lecteur déchante. On déchante. Jamais le « dur retour à la réalité » n’aura autant eu de sens. Et c’est peut-être finalement cette gifle, ce basculement inattendu de multiples possibles à une simple mais terrible impossibilité qui a fait que ce roman a marqué nos esprits. À l’instar du style volontairement naïf et bourru de l’auteur qui donne corps à ce personnage haut en couleurs qu’est Mad. Ou comme cette idée bien exploitée d’intituler chaque chapitre d’après le nom d’une chanson résonnant dans l’habitacle du camion. Car loin d’être un gadget littéraire, ce procédé apporte réellement une dimension supplémentaire au texte, pour peu que l’on prenne la peine d’écouter les mélodies alors que les pages défilent.

Cette chronique est celle d’un explorateur qui a laissé les froids oripeaux de l’analyse pour laisser transparaitre son émotion. Et qui espère à travers celle-ci pouvoir donner un aperçu du bonheur que cette histoire simple et inattendue a su lui procurer.

Disponible aux chez Ker éditions à 12 € (format papier et numérique).

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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