Festival de Cannes 2015: La famille à l’honneur

Si le Festival a bien eu lieu (clin d’œil au livre de Gilles Jacob qui vient de sortir) malheureusement cette année, contrairement au millésime 2014 qui était excellent, les bons films ont déserté la compétition officielle (le film de Desplechin Trois souvenirs de ma jeunesse à la Quinzaine ou I’Homme irrationnel de Woody Allen qui étaient hors compétition) ou n’ont pas été récompensés. Si les plus grandes attentes auront finalement été les plus grandes déceptions (de Gus Van Sant à Denis Villeneuve ou de Valérie Donzelli à Maiwenn, leurs films auront déçu), voici un aperçu des plus grands moments de cette 68ème édition.

Cette année c’est Ingrid Bergman, l’actrice au naturel éclatant, qui a été honorée sur les affiches officielles du festival et aura ainsi accompagné chacun des cinéphiles durant ces dix jours. L’occasion également d’honorer cette année le centenaire de sa naissance (le 29 août 1915) avec la présentation du formidable documentaire de Stig Bjorkman.
In Her Own Words (Je suis Ingrid) évoque le souvenir de la légende hollywoodienne avec ses propres mots (à partir de son journal intime et de ses lettres) et ses images (des films amateurs privés et inédits) pour un portrait riche et fascinant de l’actrice, loin des tournages. Pia, Roberto, Isotta ou Isabella, ses enfants, se souviennent de la mère qui était avant tout une femme libre et dont le souvenir plane aujourd’hui « au dessus de nous, tel un ange gardien « , dixit Isabelle Rossellini, sa fille.

La famille, c’est le thème qui était cette année au coeur de la compétition officielle. Qu’elle soit éclatée face au capitalisme, bouleversée face au deuil, soumise face au travail, en situation irrégulière ou étouffée face aux traditions… dans chacun des films, la famille aura cette année été mise à rude épreuve.

La famille et le capitalisme

Jia Zhang-Ke après Touch Of Sin (Prix du scénario en 201 ) a offert l’un des plus beaux films de cette 68ème édition avec Mountains May Depart, une magnifique épopée familiale qui mêle avec brio passé, présent et futur pour conter la vie et le destin d’une famille sur 25 années.
Une famille qui, au fur et à mesure du temps qui passe, des évolutions et des mutations de la société chinoise est devenue étrangère à elle-même.
La question de la perte des racines et des origines est au coeur du film à travers cette famille éclatée à travers laquelle le cinéaste dresse un portrait grinçant d’une Chine de plus en plus aveuglée par le capitalisme. Avec un humour féroce, le cinéaste chinois dénonce la lente déshumanisation d’un pays tombant progressivement dans l’individualisme.
Le lyrisme parfait de Jia Zhang-Ke donne le frisson; sa maîtrise formelle et son analyse brillante de la Chine font de ce film l’un des plus excitants de la compétition qui aurait mérité au moins le prix du scénario. Sortie en salles le 9 décembre.

La famille et la mort

Le film qui a enthousiasmé la croisette et embrasé le coeur de tous les festivaliers, excepté le jury, le jour de sa projection, c’est le film Mia Madre de Nanni Moretti.
Certainement le film le plus personnel du cinéaste qui rend ici hommage à sa mère (décédée sur le tournage de Habemus Papam) avec l’histoire de Marguerita , une cinéaste engagée, partagée entre le tournage de son nouveau film et sa mère mourante.
Lorsque Marguerita voit disparaître peu à peu celle qui l’a mise au monde c’est son rapport avec ses proches qui va changer et créer de nouveaux liens. Une remise en question profonde avec ceux qui restent, avec sa fille, en pleine crise d’adolescence ou un frère discret et mélancolique interprété par Nanni Moretti.
Ici la famille, confrontée à la perte inexorable d’un parent proche va être bouleversée.
Si Marguerita doit affronter la mort de la mère en parallèle avec son tournage, Moretti assimile l’un à l’autre: la mère et le cinéma. Le cinéma est vu comme un parent: il nourrit nos vies , forge notre personnalité comme une mère ou un père. Sa mère c’est le Cinema.

A l’instar de Journal Intime (prix de la mise en scène en 1994) Mia Madre repose sur un savant mélange entre comédie (en particulier les scènes hilarantes et caustiques du tournage avec John Turturro en acteur mythomane et ingérable, incapable de retenir son texte), tragédie (les scènes à l’hôpital) et d’éléments autobiographiques renforcés par le rôle principal qui fait figure de formidable alter ego féminin du cinéaste italien. Simple et sensible, le film est rythmé par de belles scènes oniriques telle celle où Marguerita longe une file d’attente de spectateurs devant un cinéma où on projette Les Ailes du désir qui, tels des mortels, attendent la fin de leur séjour sur terre…

C’est triste parfois, souvent drôle et profondément intelligent. Jamais larmoyant, sans pathos et jamais austère, Mia Madre est un film d’une infinie tendresse, la subtilité même du cinéma.
Après celle remportée en 2001 pour La Chambre du fils, Nanni Moretti a remporté ma palme d’Or, celle du coeur, avec ce beau film sur ce qui reste de ceux qu’on a perdus. A découvrir en salles le 23 décembre prochain.

La famille au travail

Le sixième long métrage de Stéphane Brizé (Mademoiselle Chambon, Quelques heures de printemps) offre à Vincent Lindon un rôle sur mesure;  le jury ne s’y est d’ailleurs pas trompé en récompensant l’acteur du prix d’interprétation, son premier prix après une trentaine d’années de carrière. Dans La Loi du Marché, il incarne un chef de famille, chômeur de longue durée en lutte pour retrouver un emploi et subvenir aux besoins des siens. Si Thierry doit faire face aux difficultés économiques, il doit aussi garder la place rassurante du chef de famille (son fils souhaite entreprendre des études supérieures). Entre fiction et documentaire, le film nous plonge de manière réaliste et brute (hormis Vincent Lindon, les acteurs sont tous non professionnels) au coeur de l’hypocrisie d’un système, celui du monde du travail et sa dure loi du marché.
Après l’humiliation du chômage ponctué d’entretiens avec les conseillers et de formations inutiles, Thierry doit affronter l’humiliation d’un poste de vigile où il devient le pion obéissant et soumis aux ordres d’un système pervers (dénoncer les plus précaires et démunis).

Face à ce dilemme moral, Stephane Brizé pose la question : peut-on tout accepter au prix d’un contrat de travail? Si on pense au film des frères Dardenne, Deux Jours, Une nuit présenté à Cannes l’an passé, c’est avant tout un film sans complaisance ni condescendance qui évite tout voyeurisme, pour mettre simplement en lumière le parcours d’un combattant, ni héros, ni salaud, qui courbe l’échine face aux humiliations pour retrouver sa place dans la société et la garder.

La famille en banlieue

Alors que dire de la Palme d’Or décernée à Jacques Audiard pour Dheepan ? Si c’est effectivement un film audacieux et réussi ce n’est pas le meilleur de son réalisateur, qui ne faisait d’ailleurs pas partie des favoris. Son contexte social (comme c’est aussi le cas pour le film de Stéphane Brizé) a certainement favorisé le film qui reste malgré tout impeccable par sa mise en scène et de par son sujet, très porteur à Cannes : l’immigration clandestine.
Trois étrangers clandestins (un soldat tamoul, une gamine orpheline et une jeune femme) vont se faire passer pour une famille alors qu’ils n’ont aucun lien de parenté pour fuir la guerre au Sri Lanka et obtenir l’asile politique. Grâce à cette mascarade, la vie peut recommencer en banlieue parisienne. Mais s’il va falloir pour cette famille, s’adapter à ce nouvel environnement, celui de la cité et ses caïds, il faudra aussi s’apprivoiser l’un l’autre pour se reconstruire, et accéder à une vie meilleure.
À travers le parcours de ces combattants, le réalisateur parvient à nous soumettre un film de genre sous tension: sa principale réussite est de partir d’une réalité sociale française (vue à travers l’œil de cette famille tamoule), celle de l’immigration clandestine, la violence, les dealers dans les banlieues et l’intégration pour nous raconter une belle histoire d’amour.

La famille et les traditions

Si Dheepan de Jacques Audiard, avec sa Palme d’Or reste le grand vainqueur d’une compétition éprouvante et pas forcement le film le plus convaincant de son cinéaste c’est aussi parce que, comme souvent, les meilleurs films n’étaient pas en compétition officielle mais à la Quinzaine des réalisateurs.
Pas toujours en lumiere, faute de stars, la plus ancienne des sections parallèles regorge pourtant chaque année de belles pépites. Des Combattants de Thomas Cailley aux Garçons et Guillaume à table! de Guillaume Gallienne en passant par Camille redouble de Noémie Lvovsky ou J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, ces exemples prouvent que c’est ici qu’on trouve chaque année les films plus intéressants.

Le film de Desplechin Trois souvenirs de ma jeunesse ou le film turc Mustang de Deniz Gamze Ergüven ont marqué cette édition.
Bel hymne à la liberté vu à travers le destin de cinq jeunes filles sauvages et indomptables, Mustang est le plus beau film de la Quinzaine.
Dans un village reculé de Turquie, cinq sœurs enfermées dans la maison familiale (devenue  » une usine à épouses ») vont mettre à terre l’empire du patriarcat et les traditions archaïques de leur pays. Forcées à se marier contre leur gré, elles vont s’affranchir pour laisser exprimer leur désir irrépressible d’échappée belle.
Premier film plein de promesses, d’une délicatesse intime et déchirante sur une jeunesse qui se rebelle, ce désir de liberté n’est pas sans rappeler celui des sœurs de Virgin Suicides (ou celui des chevaux sauvages qui évoque le titre du film).
Mustang est un teen-movie survitaminé, solaire et révolté prêt à faire exploser le carcan étouffant de la famille.

Malheureusement, comme l’an passé ce ne sont pas les meilleurs films qui auront été récompensés par le Jury. On se rappelle que Timbuktu, le film coup de poing de Abderrahmane Sissako (qui a pourtant triomphé aux Césars) avait injustement été oublié l’année dernière.
On regrettera que les deux films italiens Youth (le film favori de la critique) ou l’excellent Mia Madre n’apparaissent pas cette année dans le palmarès.
2015 reste toutefois une année exceptionnelle pour Cinéma français, qui a raflé la mise avec trois prix: celui pour Dheepan et celui à Vincent Lindon mais aussi le prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot, sans oublier la palme d’honneur remise à Agnès Varda.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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