Festival de Cannes : Trois souvenirs de ma jeunesse ou la recherche du temps et des amours perdus par Desplechin

On l’attendait à Cannes en sélection officielle, puis Thierry Fremaux avait ensuite entretenu le suspens lors de la conférence de presse en déclarant  » pour l’instant, il n’y est pas mais mériterait de l’être, mais y a été souvent « … Arnaud Desplechin, le chouchou du festival ( il est venu y présenter en compétition officielle La Sentinelle, Comment, je me suis disputé …(ma vie sexuelle), Esther Kahn, Un Conte de Noel ou Jimmy P.) sera finalement à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs avec Trois souvenirs de ma jeunesse.

On pensait le prequel  (œuvre dont l’histoire précède une œuvre déjà créée) réservé  aux films américains et aux films de super héros.Vingt ans après Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle), son troisième film, Arnaud Desplechin signe le prequel du film grâce auquel il est devenu le symbole du jeune cinéma français et a connu son plus grand succès public à ce jour.
Desplechin pose sa caméra dans les années 80, à Roubaix, sa ville natale pour explorer à nouveau les tréfonds de l’âme humaine et ses thèmes de prédilection: l’amour, l’enfance, la famille, ses secrets et ses névroses. On y retrouve Paul Dédalus, l’insatisfait professeur de philosophie (incarné par Mathieu Amalric devenu l’acteur fétiche et l’alter ego du cinéaste), pour plonger dans …ses souvenirs de jeunesse.

Si en 1996, on quittait Paul l’adulte face à ses questions existentielles, ses désillusions et ses insatisfactions au quotidien, Trois souvenirs de ma jeunesse convie Paul l’enfant et ses mémoires pour mieux comprendre le labyrinthe de ses pensées et percer les fantômes du passé.

Initialement intitulé Nos Arcadies, comme une référence à cet idéal, vivre dans la paix et le bonheur, le film évoque la jeunesse comme étant le paradis perdu. L’adulte complexe trouve ici ses origines dans trois de ses souvenirs, trois paradis perdus: l’enfance écorchée et traumatisante de Paul, un voyage en URSS avant la chute du mur et son premier grand amour, l’insaisissable et provocante Esther (jouée par Emmanuelle Devos dans le film original). On plonge dans les souvenirs de Paul à la sauce Desplechin où l’art de la cruauté et de l’ironie font partie intégrante de ses films. Ici,  il dit tout du mal qu’il pense de la famille, l’amitié ou de l’amour. Il dresse ainsi un portrait au vitriol de la famille de Paul, vue à travers les crises de folie de sa mère, puis son absence et son père dépressif. Suivront ensuite la trahison de son meilleur ami ou les tromperies d’Esther, autant de clés pour mieux comprendre la difficulté à vivre le présent de Paul quelques années plus tard.

A la fin de Comment, je me suis disputé … (ma vie sexuelle), lors de sa dernière rencontre avec Paul, Esther dit: « quand on mûrit, on tombe et on pourrit « . Desplechin invite à percer le mystère de Paul et Esther, avant que le ver ne soit dans le fruit…

Le film de Desplechin, comme les autres, brille par son approche et ses références littéraires. Il y a ainsi une citation directe au « je me souviens » de Georges Perec tout comme le nom de famille de Paul (Dédalus) est une référence directe au livre de James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme.

Sa manière de raconter et toujours très romanesque. Comme dans un roman, le film est construit en chapitres, chacun faisant référence à un souvenir et à genre littéraire précis. De l’enfance (le drame) à la Russie (l’aventure et l’espionnage) ou à Esther (l’amour, le conte), Desplechin lie brillamment les genres. Le film oscille entre drame, cruauté et légèreté ce qui lui confère une atmosphère particulière et unique qu’on retrouve dans tous les films de l’auteur.

Le film est porté par ses comédiens, la plupart inconnus (on voit très peu Mathieu Amalric), à commencer par le couple Paul- Quentin Dolmaire et Esther – Lou Roy Lecollinet (versions jeunes de Amalric – Devos) les deux éclatantes révélations du film.

Esther et Paul / 3 Souvenirs de Ma jeunesse

Trois souvenirs de ma jeunesse est le sixième film du cinéaste à être présenté à Cannes où il n’a jamais rien remporté. Mais l’essentiel n’est pas de juger la qualité d’un film à ses prix. Desplechin est aujourd’hui un des plus grands auteurs du cinéma français et le prouve avec ce film, brillante et déchirante recherche du temps et des amours perdus.

Si c’est un grand film d’amour sur l’amour, ses trahisons, les grandes et les petites c’est aussi son film le plus émouvant aussi.
A découvrir au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs et dans les salles françaises dès le 20 mai.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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