Festival Lumière 2014: le festival de tous les cinémas !

La sixième édition du Festival Lumière, avec ses 135 000 festivaliers venus aux 130 films de la programmation (soit 272 séances réparties dans les 58 lieux de projection de la ville de Lyon), a atteint cette année une maturité et une ampleur assez considérables et prouve que, en plus d’être un festival de cinéma pour tous, il est aussi le festival de tous les Cinémas!

Pedro Almodovar (re)tourne la Sortie Des Usines des Frères Lumiere.
Pedro Almodovar (re)tourne la Sortie Des Usines des Frères Lumière.

Chaque année, et cela depuis 2009, les films du patrimoine et les grands classiques sont honorés et restaurés, comme cette année les rétrospectives de Claude Sautet ou de Frank Capra.

Le festival propose aussi une cinématographie plus rare voire inconnue comme celle de Ida Lupino (pionnière du cinéma à la fois actrice, réalisatrice, productrice et scénariste) ou encore le film de Roberto Rossellini La Peur, dernier film méconnu du cinéaste avec Ingrid Bergman.

Après la remise du Prix à Tarantino l’an passé, le Festival Lumière l’a prouvé, il est aussi un hommage à un cinéma bel et bien vivant!

À commencer par celui de Pedro Almodovar, Prix Lumière 2014, dont la soirée de remise de Prix en présence de ses principales muses, Rossy De Palma, Marisa Paredes et Elena Anaya a pris des airs de karaoké géant! Accompagné de Xavier Dolan, Tahar Rahim et Guillaume Gallienne (après la lecture touchante du texte écrit par le cinéaste après la mort de sa mère), le public a entonné Resistiré, la chanson du film Attache-Moi! )… A 65 ans, s’il incarne les années 80 et la movida (véritable effervescence dans le milieu culturel espagnol à la mort de Franco), Pedro Almodovar reste aussi l’une des figures incontournables du cinéma actuel. On a ainsi pu redécouvrir tous ses principaux films mais aussi voir en avant-première exclusive le film produit par El Deseo (sa maison de production fondée en 1986) Les Nouveaux Sauvages, le film à sketches de Damián Szifrón qui a fait rire le Festival De Cannes (sortie prévue le 14 janvier 2015).

Les étoiles oubliées : Ted Kotcheff , Faye Dinaway et Michael Cimino

Le festival lyonnais braque aussi ses projecteurs sur ceux perdus de vue, qui ont malgré tout marqué l’histoire du cinéma. De Ted Kotcheff à Michael Cimino en passant par Faye Dunaway (très émue), le festival remet sous les feux des projecteurs des films peu connus et ces étoiles oubliées qui, ici à Lyon scintillent et brillent à nouveau.

De Wake in Fright au film Le Canardeur en passant par l’Arrangement ou Portrait d’une enfant déchue, le festival à cette année remis à l’honneur le cinéma des années 70 et 80. A 83 ans, Ted Kotcheff, si on a oublié son nom, est pourtant le réalisateur culte de Rambo mais aussi de Wake in Fright (réveil dans la terreur). Réalisé en 1971 et sélectionné au Festival de Cannes, le film est resté à l’époque 9 mois à l’affiche sur les Champs Elysées. Il a pourtant failli disparaître à tout jamais suite à la perte du négatif. Il y a 4 ans, le film a été retrouvé par miracle dans un entrepôt de Pittsburgh où il devait être détruit. Représenté au dernier Festival de Cannes puis à Lyon, ce film ressortira en salle le 3 décembre.

Michael Cimino, météore vite évacué du système hollywoodien doit sa renaissance à la France, à Lyon et son festival. C’est la troisième fois qu’il vient à Lyon et à cette occasion, il a offert un grand moment de cinéma à ceux qui ont eu la chance d’assister à sa masterclass, magistrale et survoltée. Cimino a chantonné  » Can’t take my eyes of you  » de Frankie Valli (morceau sur la BO de Voyage au Bout de L’enfer) et taquiné un Paul Rassam (son producteur de L’année du dragon) qui s’était endormi dans la salle …

Le cinéaste, dont la légende dit qu’il n’accorde aucune interview aux USA, est venu à Lyon évoquer Le Canardeur (présenté en 35 mm s’il vous plaît !) réalisé en 1974 avec Clint Eastwood et Jeff Bridges: « mon premier film et ma dernière bonne expérience en tant que réalisateur ! ». Balade pittoresque à travers l’Amérique profonde, le scénario du film, un western moderne à la John Ford ou Peckinpah, sur fond de polar, d’action et d’amitié a failli être acheté par Clint Eastwood qui voulait le réaliser. Séduit par le script, il produira finalement le film et donnera sa chance au tout jeune Cimino (qui avait déjà cosigné le scénario de Magnum Force) et révèle le cinéaste le plus brillant de sa génération.

Lors de sa masterclass, il a refusé de donner quelque leçon que ce soit : « Je ne sais pas je n’ai jamais fait d’école de Cinéma. Mon meilleur film, ce sera le suivant » mais a cependant évoqué son métier et ses influences. Un métier solitaire, en lutte perpétuelle face à la page blanche expliquant pourquoi tant de de metteurs en scène (et écrivains) sombrent dans l’alcool ou la drogue. Cela fait 20 ans qu’il tente de réaliser un nouveau film et cela sans être payé ajoutant: « Cela vous donne une idée de l’agonie »… A à un spectateur qui le questionne sur sa filiation cinématographique, il répond: « mon père est Visconti, mon oncle Kurosawa et John Ford, mon père. Quant à mon fils, je n’en ai pas encore … »

Et d’ajouter son aversion pour la technologie, pour le numérique en particulier :« Je déteste cette merde ! Il n’y a aucune émotion et aucune empathie pour les personnages car tout est faux. Moi, je veux faire des films avec des personnes et des acteurs. Si le numérique peut créer toute sorte de magie, il ne peut pas vous faire rire ou pleurer. La seule chose qui m’intéresse, ce sont les êtres, les personnes, les gens. Les plus grands films ou livres parlent de personnes : Emma Bovary, Anna Karenine ou Autant en emporte le vent avec Scarlett O’Hara « .

Le numérique dont a beaucoup entendu parler pendant le festival avec le documentaire Side by side qui évoque le passage de la pellicule argentique à l’enregistrement numérique au cinéma. Pour le documentaire, présenté par Keanu Reeves (producteur et attraction numéro un du festival jusqu’à l’arrivée de Pedro Almodovar) l’acteur hollywoodien s’est improvisé investigateur pour approcher les réalisateurs incontournables de l’ère numérique à commencer par George Lucas,  » le Dieu-Zeus du cinéma numérique », Christopher Nolan (rencontré lors d’une pause repas pendant le tournage de Batman), James Cameron ou David Lynch qui avoue trouver avec le numérique une certaine intimité, mobilité et facilité.

Isabella Rossellini

À Lyon, on a aussi pu découvrir la belle restauration de Blue Velvet, présentée par Isabella Rossellini (la simplicité et l’humilité incarnées) et assister à sa masterclass au cours de laquelle l’actrice a ouvert sa malle aux souvenirs et évoqué ses illustres parents (Roberto Rossellini et Ingrid Bergman ). C’est ici au festival qu’elle a découvert le dernier film de ses parents, La Peur, restauré par la cinémathèque de Bologne ( elle n’avait que 3 ans quand le film est sorti!). L’actrice et muse lynchienne, a raconté, dans un français parfait, sa première rencontre avec le cinéaste qui sans savoir qui elle était, lui a demandé: « On ne vous a jamais dit que vous ressemblez beaucoup à l’actrice Ingrid Bergman? « . Lynch désirait Helen Mirren dans le rôle de Dorothy Vallens et avait demandé à Rossellini si elle pouvait la contacter pour lui… Pour ce rôle et les scènes de nus en particulier, Isabella Rossellini dit s’être inspiré de la célèbre photo de Nick Ut montrant cette petite fille vietnamienne fuyant nue complètement perdue, sans chercher à se couvrir. Pour elle, ce personnage « limite sadomasochiste ne devait pas avoir de pudeur ». Elle confie ne plus avoir d’agents depuis plusieurs années, ceux-ci ne comprenant pas qu’elle accepte de travailler pour quasi rien sur les films de Lynch ou de Guy Maddin: « Je n’avais plus aucune valeur ». Le Cinéma de Guy Maddin, également présent au Festival avec ce film rare sorti en 2003, The Saddest Music in the World, « est plus radical et difficile pour le grand public mais ici au Festival Lumière qui permet de montrer et retrouver de grands artistes, il trouve sa place ». Elle évoque aussi, le film Voyage en Italie réalisé par son père qui vient de ressortir aux USA et la critique élogieuse du New York Times alors qu’à l’époque, il avait été critiqué.

Le festival Lumière c’est aussi un hommage appuyé aux célèbre frères Auguste et Louis Lumière, qui ont inventé, ici même, le cinéma il y a 120 ans. Après Tarantino et Cimino, ce sont Pedro Almodovar, Paolo Sorrentino et Xavier Dolan qui ont (re)tourné La sortie des Usines mettant en scène tous les invités du Festival. Si la version du cinéaste espagnol aura demandé cinq prises, celle de Sorrentino à contre courant faisait non pas sortir les invités mais rentrer dans le célèbre hangar ponctuée par la sortie de quatre muses célèbres du 7ème art (Marisa Paredes, Rossy De Palma, Berenice Bejo et Isabella Rossellini) coiffées de chapeaux à voilettes. La version Dolan (le plus jeune cinéaste invité) exigeait que chacun des invités se filme avec son smartphone afin de témoigner de cette nouvelle technologie…

Ici donc à Lyon, pas de compétition ou de jury, pas de promotion non plus, ni de paillettes ou de tapis rouge. Pourtant les stars (pardon les grandes figures du cinéma) sont bel et bien là mais elles viennent essentiellement pour parler et évoquer leur passion du cinéma (chaque personnalité vient présenter un film de la programmation). Il n’est donc pas rare de se retrouver dans la même salle que Faye Dunaway (venue assister à la rencontre avec Warren Lieberfarb, l’inventeur du DVD), de s’asseoir juste derrière Michael Cimino à la séance du Canardeur ou à côté de Michel Ciment. Et comme dirait Faye Dunaway : « Le cinéma est comme la musique. Il faut à chaque fois trouver une note, de la beauté à exprimer ».

Lumière est sans conteste un beau festival sans fausse note !

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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