Fleuve Noir, duel en eaux troubles

Une éternité que Vincent Cassel et Romain Duris n’avaient pas tourné ensemble. Vingt ans exactement et le premier film de Jan Kounen : Dobermann. Les retrouvailles de ces deux gueules, le cinéma français les doit à Erick Zonka qui signe avec Fleuve noir un retour réussi au grand écran après un passage par le petit. Fleuve noir, glauque et moite à souhait, porté par une distribution cinq étoiles, charrie tout ce qui rend un polar haletant. 

Au sein de la famille Arnault, Dany, le fils aîné, disparaît. François Visconti, commandant de police usé par son métier, est mis sur l’affaire. L’homme part à la recherche de l’adolescent alors qu’il rechigne à s’occuper de son propre fils, Denis, seize ans, qui semble mêlé à un trafic de drogue. Yan Bellaile, professeur particulier de Dany, apprend la disparition de son ancien élève et propose ses services au commandant. Il s’intéresse de très près à l’enquête. De trop près peut-être…

La double décennie est de rigueur pour ce film, puisque vingt ans après La Vie rêvée des anges, qui propulsa Élodie Bouchez (également présente au casting) au rang de star et révéla Natcha Regnier au grand public, et valuT aux deux actrices et au réalisateur nombre de prix dont des Palmes et des Césars, Erick Zonka revient au cinéma après un passage par la télévision avec Soldat blanc en 2014. Entre La Vie rêvée des anges et Fleuve Noir, vingt ans et seulement deux films discrets, Le Petit Voleur en 2000 et Julia en 2008. Le réalisateur français semble cultiver cette rareté et être soucieux de composer une œuvre protéiforme qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Guillaume Nicloux. D’ailleurs, Fleuve noir, par son atmosphère et sa mise en scène, se pose indéniablement en émanation de l’excellent néo-polar de Nicloux, Une affaire privée, sorti en 2002.

Si dans Dobermann, les personnages incarnés par Cassel et Duris sont partenaires, dans Fleuve noir, François Visconti et Yan Bellaile s’affrontent ostensiblement. Pourtant, les deux hommes se livrent un duel bien moins manichéen que ne pourrait le laisser croire leur personnalités. En apparence, tout oppose Yan Bellaile, professeur de français et intellectuel sophistiqué au commandant François Visconti, flic alcoolique, bourru et désabusé, ainsi que père négligent. Le revers est moins cru, plus subtil. Le duel que se livrent les des hommes est une lutte d’influence dont les règles répondent à leurs névroses affleurantes et à leurs vices avoués, supposés ou découverts. En périphérie de cet affrontement, ballottée par les remous de ce dernier, la mère de Dany (Sandrine Kiberlain). Témoin pas forcément passif ou neutre d’une joute qui concerne son fils.

Initialement, c’est Gérard Depardieu qui devait incarner le personnage du commandant Visconti, mais hospitalisé après trois jours de tournage, il a dû abandonner le projet. A charge pour Vincent Cassel de reprendre le rôle au pied levé. Au delà de cette première performance, c’est le jeu d’acteur à proprement parler qui étonne positivement. Vincent Cassel semble jouer des scènes écrites spécifiquement pour Gérard Depardieu et non ré-écrites suite au changement d’acteur. Cassel, plutôt sec et sportif en comparaison avec Depardieu, incarne un commandant Visconti à la fois pataud et emprunté dans son costume mal taillé, qui rappelle par moments le profil de Depardieu. C’est subtil, heureusement, mais particulièrement frappant dans les plans larges.

La composition de Vincent Cassel dans le rôle de François Visconti est absolument remarquable. Il donne la pleine mesure de son immense talent, dévoilant derrière son jeu caractéristique, cabotin pour d’aucuns, tout un éventail de nuances. D’abord antipathique, François Viscoti se révèle bien plus complexe et intéressant à mesure que ses aspérités affleurent. Romain Duris participe, et bénéficie, de ce succès en incarnant avec verve le rival de François Visconti, Yan Bellaile, professeur tourmenté par ses fantasmes et dont la relation à l’enfant disparu est trop particulière pour ne pas abriter une partie du mystère. Romain Duris parvient à faire oublier son aspect viril pour camper un personnage dont la force principale n’est pas mentale ou physique, mais intellectuelle. Une belle performance. Sandrine Kiberlain complète le triangle dramatique. Elle est irréprochable dans ce rôle très complexe de mère qui semble subir les événements sans énergie.

Charles Berling et Elodie Bouchez (dans le rôle de l’épouse de Yan Bellaile) sont les autres vedettes de ce casting plutôt joliment garni.

En grand architecte de son film, Erick Zonca plonge ses personnages dans une ville indistincte. Une ville qui évoque aussi bien Paris qu’une ville de province. Une ville entre pénombre et lumière crue, nature fade et bitume chaud, une ville qui parait figurer l’opposition entre Visconti et Bellaile. Par ailleurs, un des intérêts de cette intrigue bien menée est que Visconti mène deux batailles de front. Celle pour retrouver un enfant disparu et celle pour sauver son fils de la mauvaise voie qu’il est en train de prendre. On peut dès lors regretter que le scénario finit par négliger la ligne narrative du fils alors qu’elle donne un sens certain au récit.

Le titre, Fleuve noir, évoque le débit abondant de noirceur qui enveloppe le récit, mais est, assurément, aussi un clin d’œil à la maison d’édition française du même nom (Fleuve éditions depuis 2013), spécialisée dans le roman populaire et le roman policier en particulier. Cette référence éditoriale n’est pas anodine puisque le roman policier, en lui-même, est un élément important de l’intrigue, le personnage incarné par Romain Duris, Yan Bellaile, se voyant bien romancier, et pourquoi pas de romans policier.

Les performances de Vincent Cassel et Romain Duris valent à elles seules le déplacement, mais Fleuve noir est de ces films atmosphériques qui se consomment intensément, intégralement. Ce Fleuve noir vous emporte dès les premières scènes et vous dépose essoufflé en aval d’une intrigue glaçante. Et un peu de froideur par ces temps caniculaires, ça ne se refuse pas.

Fleuve noir est à voir à partir du 8 août.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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