France – Belgique, La diagonale terroriste

N’étant pas une adepte de livres couvrant l’actualité, mais plutôt de livres qui me déconnecteraient de celle-ci – souvent trop glauque à mon goût – je me suis pourtant lancée dans la lecture de cet ouvrage qui promettait dès l’entrée de jeu deux perspectives, l’une belge, l’autre française, des événements qui ont secoué la France et la Belgique ces deux dernières années.

Deux pays et deux perspectives pour deux auteurs dont l’un, Sébastien Boussois, est chercheur en sciences politiques et spécialiste des relations euro-méditerranéennes, tandis que l’autre, Asif Arif, est avocat au Barreau de Paris et spécialiste des questions d’islam et de laïcité. Tous deux nous proposent une lecture des raisons infiniment complexes qui ont plongé nos pays dans la terreur.

Une grille de lecture éloignée de celle des médias traditionnels, une vue d’ensemble qui, en abordant raisons sociétales, historiques, économiques et politiques, permet de comprendre la complexité de la crise que traverse le monde aujourd’hui et dont les attentats sur les sols belge et français ne sont que l’un des sinistres reflets. Tandis qu’ils décrivent la réalité du terrain, les auteurs rendent visibles les ramifications au niveau international. Sont abordés les liens actuels entre nos pays et ceux qui abritent les groupuscules terroristes ; les liens avec les pays dont beaucoup de jeunes radicalisés sont originaires ; et le décryptage des fameuses banlieues sous les projecteurs des médias depuis les attentats, ce fameux “bruxellistan” désigné comme un terreau fertile où la secte djihadiste a puisé du sang neuf, chez des jeunes en quête d’identité, de sens, ou de glorification.

Sébastien Boussois et Asif Arif évoquent également les solutions mises en place par plusieurs pays cités en exemple pour leur manière de lutter contre le terrorisme et d’endiguer cette nouvelle plaie qu’est la radicalisation d’une frange fragilisée de nos sociétés. Sans omettre les initiatives citoyennes et les difficultés rencontrées par certaines associations par manque de subsides ou de soutien politique, dont une association britannique particulièrement atypique, et dirigée par… d’anciens combattants djihadistes !

Une nouvelle religion : la laïcité made in France

Particulièrement intéressante, l’explication d’Asif Arif sur le sens que prend la fameuse “laïcité” à la française, qui ne cesse de faire débat. Devenue laïcité “belliqueuse” et loin de son but premier, à savoir une loi de séparation entre État et Église, cette post-laïcité telle que décrite par l’auteur est décriée et jugée comme l’un des possibles moteurs à l’origine de la radicalisation de certains jeunes. À la fois cache-misère des réels maux que connaissent ces derniers, et thème de prédilection récupéré par les politiques pour déstabiliser une extrême-droite qui s’est appropriée ce terme, elle ne fait que mettre de l’huile sur le feu en attisant la haine. S’ensuivent des débats sans fin qui occupent de façon exagérée et absurde les sphères politiques et médiatiques, tout en nous détournant des questions de fond.

Quand le “Belgium Bashing” s’essouffle…

Sébastien Boissois, dans son volet belge, consacre de larges passages au “Belgium Bashing” dont la Belgique a été victime à la suite des attentats. Il se livre à une analyse du terreau fertile qu’a pu représenter Molenbeek. Sans angélisme, ni misérabilisme mais également sans concessions, il analyse toute la complexité de cette commune ghettoïsée. Ses explications claires de faits historiques et sociologiques mettent un terme à la simplification à outrance et à la diabolisation de cette commune aux multiples facettes.

L’auteur dresse le profil de certains jeunes partis en Syrie et la liste des raisons qui les y auraient poussées. Il nous décrit également le parcours d’une poignée d’entre eux qui sont passés à l’acte et nous amène au constat qu’il y a, étonnamment peu de dénominateurs communs entre tous ces jeunes. Il est en effet impossible de dresser une “typologie du terroriste”. Même si certains éléments sont récurrents pour cette jeunesse influençable et très souvent issue de milieux en proie au chômage. Il souligne également le fait qu’une bonne partie de ces jeunes présentent en outre des profils psychologiques fragiles.

L’Islam, ou plutôt “un islam à l’européenne” y est dépeint dans toute sa complexité, ses différents courants, et ses influences extérieures. Pourtant, même les courants les plus radicaux n’expliquent pas à eux seuls la radicalisation des jeunes. L’islam extrémiste correspond à la définition d’une secte plutôt qu’à celle d’une religion, et les auteurs nous font prendre conscience que les choses démarrent toujours sur fond de radicalisation : on se radicalise, et la religion représente le moyen… loin alors d’être la raison. La preuve en est que les jeunes radicalisés ne connaissent en fait ni les tenants ni les aboutissants de l’islam. À la clé de cette radicalisation : une glorification donnée à des jeunes en quête de sens, un sentiment d’appartenance et la défense de causes qu’ils croient nobles.

En refermant ce livre, on est un peu pris de vertige tant le sujet est complexe et vaste. Pourtant c’est en mesurant mieux cette complexité que l’on prend conscience de l’impossibilité qu’il y a à comprendre les répercussions -les attentats qui ont secoué nos deux pays- sans une vue d’ensemble du système. Accuser tour à tour islam, classe politique, ou encore Molenbeek ne sert à rien et nous éloigne des vraies solutions que l’on commence à entrevoir à la lumière des évidences décrites dans ce livre. Il faut soutenir les initiatives citoyennes et politiques pour venir en aide à une jeunesse touchée de plein fouet par le chômage, les discriminations en tous genres, et en manque cruel de repères. (Un problème identitaire de taille qui n’est pourtant pas directement lié à leur origine). Les chercheurs ne cessent de répéter que la déradicalisation ne peut passer que par une approche pluridisciplinaire. Il faut donc prendre en compte tous les facteurs, les facteurs psychologiques jouant un rôle non négligeable.

Certains signaux clairs pourtant, ne sont pas toujours pris au sérieux par les pouvoirs en place, la preuve en est avec de parents de jeunes radicalisés qui ont tiré en vain la sonnette d’alarme en voyant leurs enfants sombrer dans cette secte qu’est le djihadisme.

Il n’y a aucun doute que les solutions devront se trouver à différents niveaux : à la fois politiques, citoyennes, diplomatiques, et économiques. Il nous revient, à nous citoyens, d’encourager les solutions concrètes et durables et de nous éloigner des faux débats qui font office d’oeillères. Les associations existent et les initiatives sont puissantes. Encourageons donc nos politiques à les soutenir et gardons un oeil critique lorsqu’elles ne le sont pas.

Ouvrons les yeux, donc, entre autres par les lectures d’ouvrages tels que celui de Sébastien Boussois et d’Asif Arif qui tient toutes ses promesses de clarification.

La diagonale terroriste, de Sébastien Boussois et Asif Arif, La boîte à Pandore, 2016, 329 p., 19,90€. IBSN : 9782875572677

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Lectrice inassouvie

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