Fruitvale station

Nous sommes plusieurs centaines de milliers, si pas quelques millions, à avoir vu les images de l’incident à l’origine du film. Des images qui auraient pu passer pour de banales images de violence policière qui assouvissent les plus bas instincts d’une société voyeuriste, si elles ne contenaient pas la conclusion dramatique qu’on leur connait.

Aux premières heures de l’année 2009, la police du métro intervient dans la station Fruitvale du réseau BART de San Francisco, et interpelle un groupe de jeunes Afro-Américains. La scène est filmée par plusieurs passagers de la rame du métro, immobilisé à quai. Piètre qualité d’image mais grande variété d’angles de prise de vue. Ultra moderne couverture médiatique. Les images sont confuses, mais permettent nettement de voir l’un des interpellés, Oscar Grant, passer de la position assise adossé à un muret, à une position à genou, puis allongé sur le ventre, maîtrisé par deux policiers. Brusquement, malgré le brouhaha ambiant, un son mat retentit, suivi par des cris d’effroi. Un policier vient de tirer à bout portant dans le dos d’Oscar Grant.

Ryan Coogler, le réalisateur, est pour le moins proche de son sujet, puisqu’il est du quartier où s’est déroulé l’incident et avait à peu près l’âge d’Oscar Grant au moment des faits. Alors étudiant en cinématographie, il constata lors du procès de l’auteur du coup de feu que l’humanité d’Oscar Grant avait disparu derrière l’image de monstre décrit d’un côté du prisme politique qu’avait pris l’affaire, et de saint de l’autre. Plutôt qu’un documentaire, il décide de réaliser une fiction pour rendre à Oscar Grant un peu de son humanité.

Film militant donc, mais qui échoue dans son objectif, puisqu’à travers ce portrait brossé sur 24 heures de la vie d’Oscar Grant, malgré une sincérité évidente et une réelle volonté, Ryan Coogler n’est pas loin de l’hagiographie. Il dépeint un jeune homme qui à la veille de la nouvelle année, décide de laisser derrière lui son passé de mauvais garçon pour prendre sa vie en main. Pathos, victimisation du personnage principal et excès de bons sentiments plombent la narration et rappellent qu’il s’agit bien d’une fiction, certes inspirée par des contacts avec les proches d’Oscar Grant, mais qui n’échappe pas à un traitement poussif et scolaire de la narration, et à l’emploi, malvenu, du suspens.

C’est d’ailleurs une formidable et invraisemblable succession de coïncidences qui est à l’origine de l’altercation dans la rame de métro qui entraînera l’intervention de la police.

 

FRUITVALE

L’intrigue propose un seul moment vraiment intéressant, lorsque Oscar Grant est rattrapé par ses vieux démons lorsqu’un obstacle se dresse sur son chemin de repentant. Mais le feu s’éteint rapidement, reléguant la scène à l’anecdotique. Dommage.

Rien à reprocher aux acteurs qui sont tous excellents, à commencer par Mickael B. Jordan qui interprète Oscar Grant avec conviction. Ce qui coince, c’est le casting, qui, involontairement peut-être, communautarise dangereusement le sujet, isolant deux communautés de part et d’autre du personnage principal.

La question lancinante qui s’impose au fil du récit est celle du policier qui tire à bout portant sur un homme à terre. Comment cela est-t-il possible dans une démocratie moderne comme les États-Unis? Qu’est ce qui amène un homme à une telle extrémité? Voilà la question qui mériterait d’être posée dans un document, maintenant qu’Oscar Grant a retrouvé un peu de son humanité grâce au travail de Ryan Coogler.

Ryan Coogler livre au final un film très réussi dans sa forme, à la mise en scène enlevée et inventive, mais manque d’un bon scénario pour associer le fond à la forme.

A voir dès le 15 Janvier 2014

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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