Gani Jakupi: « Dessiner Retour au Kosovo m’aurait fait revivre le cauchemar »

Gani Jakupi, c’est un homme qui s’intéresse à tout et prolifique dans bien des domaines, du journalisme à la bande dessinée, en passant par la musique et la photo. Il y a quelques mois sortait dans les rayons son fabuleux Retour au Kosovo, témoignage vibrant du retour effectué en urgence il y a 15 ans dans un pays ravagé par la guerre. Gani avait été incapable de le dessiner, mais dans une belle collaboration avec le dessinateur Jorge Gonzalez, l’histoire vécue par Gani avait pris la force du récit universel et juste. L’ouvrage a reçu ce samedi une mention spéciale du Prix Cognito, le prix qui récompense les Bd’s européennes traitant de l’histoire. L’occasion d’échanger quelques mots avec un homme délicieux et très intéressant… quoiqu’un peu fatigué.

Bonjour Gani Jakupi, avant toute chose comment allez-vous?

Un peu fatigué à cause du voyage et d’une nuit presque blanche mais sinon je suis très heureux. On m’a presque fait sortir du lit pour venir à Bruxelles. C’était inattendu.

Vous vous demandiez, sur Facebook, à quelle sauce vous alliez être mangé?

(Rire) Oui, je ne savais pas vraiment quel prix je pouvais bien avoir ici à Bruxelles. J’ai lancé un avis pour revoir des amis. Maintenant on m’a dit que c’était une mention d’un prix assez prestigieux en Belgique. Mais plus que le prix, cela veut dire qu’ils ont planché sur mon livre, s’y sont intéressés et y ont trouvé un intérêt pour le public.

Avec ce Retour au Kosovo, vous avez exorcisé vos démons, non?

Oh oui, beaucoup. Il m’a fallu 15 ans pour le faire. Il a fallu trouver un dessinateur. Il était clair dès le départ que je ne pouvais pas dessiner cette bande dessinée. Un vécu comme ça, me le remémorer n’était déjà pas facile mais ça m’exorcisait. Par contre, le dessiner, c’était le revivre et je n’étais pas maso à ce point-là. Par contre, pour les dessinateurs, c’était dur aussi. C’est passé entre beaucoup de mains. Emmanuel Guibert a hésité pendant longtemps. Je l’ai poussé mais ai commis l’imprudence de lui montrer les planches que j’avais faites. Il m’a dit: « Mon vieux, moi, je prête mes pinceaux à ceux qui n’en ont pas. Toi tu peux te démerder seul. »
Puis David Prudhomme s’y est collé pendant un an. J’aurais été ravi de travailler avec lui, j’admire son dessin. Il a une sensibilité énorme, et c’est peut-être aussi ça qui a joué contre lui, il m’a dit ne pas être capable, il n’y arrivait pas. Et puis, énorme chance, je suis tombé sur Jorge Gonzalez. Il n’avait pas encore sorti Chère Patagonie qui lui a valu la renommée. Mais il savait faire des ambiances, mais il y avait encore une marge de progression. J’avais un peu peur de l’aspect cartoon de son dessin mais on s’est tout de suite mis d’accord. Il était suffisamment intelligent que pour voir qu’il ne fallait pas cartooner cette histoire. Mais, il a eu aussi des difficultés à trouver le ton: il aurait dû faire ça en quatre mois, il l’a fait en trois ans. La plupart du temps a été consacrée au ton, à l’approche. La collaboration fut houleuse au début mais ça a servi à trouver des points de rencontre insoupçonnés au départ. Je suis très heureux d’avoir travaillé avec lui, mais je ne renie pas non plus Guibert, un grand auteur et quelqu’un de formidable. Il y avait Baru aussi, mais lui voulait que je m’efface pour lui laisser champ libre. Il n’en était pas question. Je me devais d’être présent.

Retour au Kosovo Jakupi Gonzalez Dupuis extrait

Il y avait une part d’intériorité que le dessinateur devait aller chercher chez vous, non?

Oui, absolument. Mais même avec Jorge, une fois qu’il a dessiné les planches, j’ai repris les textes et les ai réécrits à nouveau. Pour la complémentarité. Il ne devait pas y avoir de redondance entre le texte et le dessin. C’est un dessin très loquace, qui parle beaucoup. Je ne devais pas dire la même chose, rater la marche. Il fallait une nouvelle construction. Que je sois présent. D’habitude, le scénariste est payé un tiers du dessinateur parce qu’il travaille moins. Mais ici, je crois avoir travaillé autant que Jorge. Les textes étaient régurgités plusieurs fois.

Une coconstruction réelle, donc?

Oui, bien sûr c’est une histoire personnelle. Je ne raconte pas une histoire poignante que j’ai apprise par quelqu’un d’autre. C’est moi-même! Une autre chose me faisait peur. Je ne suis pas un aventurier, mais plutôt un pantouflard. Seulement, dans mon écriture, je ne suis pas demi-sel. Et j’ai horreur de la recherche d’équilibre, du politiquement correct. On ne peut pas avec une telle tragédie. Je ne suis pas toujours content de ce que mes compatriotes cinéastes ou écrivains ont fait. On ne peut pas faire quelque chose qui plaise à tout le monde. Une guerre, c’est un bourreau et des victimes. On n’est pas tous au même niveau dans une telle histoire. Mais en même temps, moi qui suis albanais, j’ai grandi avec des Serbes. Je ne voulais pas faire quelque chose de lénifiant, de dilué. Mais tel quel, cru. Je voulais juste avoir tout le monde. Dans la guerre, il y a des bourreaux et des victimes. Mais dans l’après-guerre, que des victimes. Parce que les bourreaux sont des profiteurs et ont pris la fuite. Il faut être sincère envers les autres et moi-même. J’aurais fait une oeuvre partisane que je me serais senti mal. Je voulais faire oeuvre de vérité, une vérité beaucoup plus forte si elle est sincère et pas juste là pour appuyer un pays dans le conflit.

Le dessin de Jorge était sincère?

Oui même émouvant. J’étais ravi et en même temps troublé parce qu’il me présentait. J’ai réalisé la traduction espagnole – je préférais la faire moi-même que de la laisser dans les mains de quelqu’un qu’il faudra relire après, car les textes sont millimétrés, nuancés -. Dans la dernière relecture, je commençais à devenir un lecteur, je connaissais le malaise à la vue de ce dessin. J’ai dû arrêter la relecture, en espérant ne pas laisser de coquille.

Retour au Kosovo Jakupi Gonzalez Dupuis extrait 2

Mine de rien, vous parlez pas mal de langues!

Oui dès l’enfance déjà avec l’albanais, dans l’ex-Yougoslavie. Dans l’enfance, mes deux langues d’utilisation quotidienne étaient le serbe et l’albanais. J’ai eu très vite la conscience d’utiliser d’autre langue que seulement celle qui me venait du lait de ma maman. Puis aussi de parler la langue des autres. Il y a de la proximité. En vous parlant français, je suis un peu plus proche de chez vous, même si je fais des erreurs, si je me trompe dans mes constructions. J’entre dans votre maison, c’est un traitement de respect. Ça me permet de communiquer, plus humainement!

Puis Retour au Kosovo fait l’objet de pas mal de traductions aussi. Même en russe.

Oui, ça me fait très plaisir, il y aura peut-être une version en albanais. Il y a eu une proposition pour l’anglais. Puis l’italien, l’espagnol. Ça suit son chemin.

Finalement, on passe d’un récit de l’intime à un récit universel, partagé avec n’importe qui dans le monde.

Ah oui, ça va de soi. C’était mon but. Je ne voulais pas un livre de mémoire. L’important n’était pas ce qui m’est arrivé à moi. D’ailleurs, je me pose en témoin. Ça a été un des chevaux de bataille entre moi et Jorge. Il me dessinait partout. Je lui ai imposé de ne me dessiner que dans les cases où cela était nécessaire. Je suis le témoin, mes yeux voient mais l’histoire n’est pas sur moi. Ni sur le Kosovo. Bien sûr ça aide à comprendre l’histoire de l’Europe mais elle aura de la valeur si elle fait sens aux yeux d’un Chinois, ou d’un Russe, ou d’un Américain. S’ils ne la voient plus comme quelque chose d’exotique mais comme quelque chose qui les concerne aussi. Vous savez, les conflits se ressemblent. Mais surtout les après-guerres. Partout c’est pareil. Je l’ai vu dans mes recherches.

Un regard lointain, d’abord au début du livre?

C’est une façon douloureuse d’être témoin. Vous dépendez des bruits, des informations à confirmer. Comme le fait que ma famille soit ou pas massacrée. Bon, je n’ai pas le goût du danger, il valait mieux que je ne sois pas en danger. Mais, c’est absurde, on a besoin d’être là. Les vécus les plus pétrifiants, c’était quand j’étais sur place. Mais j’étais beaucoup plus à l’aise.

Retour au Kosovo Jakupi Gonzalez Dupuis Espagne

Vous disiez ne pas être aventurier tantôt pourtant. Être là, c’était plus un devoir, alors?

Absolument. Je dis ne pas être aventurier mais j’ai fait un autre livre relatif à l’après guerre au Kosovo avec le point de vue des journalistes. Je me suis lié à certains, on est devenu amis, j’ai pénétré leur intimité. Je ne comprends pas leur capacité à avancer vers le danger, à renouveler ce danger. Il y en a, on voit qu’ils ont une carapace, que ce sont des baroudeurs. D’autres gardent leur capacité de sensibilité mais continuent à témoigner et à se mettre en danger. Je suis admiratif, mais en même temps, je ne comprends pas.

Ce livre, c’est aussi une manière de représenter la guerre comme surréaliste.

La guerre est absurde, l’après-guerre encore plus. Mais les guerres ont toujours leur raison, elles sont préparées longtemps à l’avance. On dit toujours « une guerre éclate », c’est faux, elle n’éclate jamais. Humainement, c’est absurde, mais il y a toujours des calculs. Le surréalisme, c’est surtout l’après-guerre. Un mélange de joie et de tristesse.

Comme cette robe de mariée qui émerge en pleines ruines?

Oui, les gens rigolent, mais en même temps ne savent pas où ils dormiront le soir même. Il y a toujours cette peur, cette angoisse qui menace. C’est du désordre, absurde. Même les militaires qui doivent imposer l’ordre sont confus. Il n’y a pas de manuel pour faire la police dans une ville quand on est fait pour aller au combat.

Ce regard aussi sur les médias, qui peuvent être parcellaires.

Oui mais j’ai essayé de préciser dans la toute dernière case que les médias peuvent ne pas être objectifs, être parcellaire, tout ce que vous voulez. Mais ils sont toujours ce que nous voulons, nous auditeurs, spectateurs, lecteurs. Ils dépendent de nous, nous sommes responsables. Nous influons avec nos pouvoirs d’achat et d’audience. C’est notre lâcheté, notre couardise qui se reflète dans les médias. Il ne faut pas leur jeter la pierre seulement à eux.

Retour au Kosovo Jakupi Gonzalez Dupuis Journalistes

Votre média à vous, outre la bd, c’est aussi la photo, entre autres.

C’est ma passion déjà. Je fais parfois des repérages. Je n’ai jamais été professionnel, mais j’en ai vendu, mais ce n’est pas mon boulot, on ne sait pas tout faire. Ça m’aide à garder de la documentation, des moments, des rencontres. Maintenant, je rentre plus dans le photojournalisme avec des scénarios basés sur le contact avec les gens. Je prépare actuellement une autre bande dessinée sur la révolution cubaine. Mais uniquement basée sur des témoignages de personnes que j’ai rencontrées récemment et leurs documents. Ce n’est pas pareil, une anecdote dite par rapport à un texte figé. Quand vous interviewez quelqu’un, il y a ce que le micro a enregistré, mais aussi ce que vous avez vu, ce qu’il s’est passé pendant la rencontre. C’est une info complémentaire: une ombre passe… Ce moment où la personne vous raconte quelque chose mais le réalise aussi en même temps. Avec l’appareil photo, j’ai trois yeux.

La BD, comme photographie d’une époque, d’un événement… on a l’impression que ça n’a jamais été aussi important que ces dernières années, vrai?

C’est vrai et beaucoup d’auteurs voudraient s’accorder le mérite de cette nouvelle direction. Mais le public s’est rendu compte qu’il aimait bien aussi découvrir le passé, le présent dans un discours mêlant l’objectif et le subjectif. Comme journaliste, vous n’avez pas le droit à une certaine subjectivité, c’est déontologique et presque ontologique, vous devez reporter. Tandis que comme auteur de bd, on y met cette dose de subjectivité. Même si c’est un reportage, c’est aussi une recréation légitime. J’ai lu récemment une déclaration de Joe Sacco: « Si j’écris un livre sur Gaza. Je ne dirai qu’une fois que les rues sont poussiéreuses. Si je le redis à chaque fois, ce sera chiant. Alors que dans des cases, tu peux mettre de la poussière dans chacune, ça ne gênera pas. » Ça amène ce sentiment qu’on aurait si on était sur place. C’est une métaphore qui rend intéressant ce nouveau genre de BD.

Finalement, je voyais un auteur il y a quelques jours qui me disait « J’espère que ça va marcher, une BD a une vie de trois semaines sur un présentoir« . Qu’on parle encore de Retour au Kosovo quelques mois après sa parution, c’est réussi non?

C’est une grande chance. Je ne vends pas beaucoup. Mais je suis invité en novembre dans une Festival pour La dernière image paru en 2012. Cette bd n’est plus dans toutes les librairies mais c’est chouette que ça importe, qu’on en parle encore. J’aime bien travailler sur le temps, la longueur. J’aimerais avoir un succès qui marche financièrement. Ce qui m’importe, c’est que ce que je fais puisse perdurer.

Gani Jakupi et Jorge Gonzalez, Retour au KosovoAire Libre Dupuis, 112p., 20,50€

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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