Gemma Bovery

Martin Joubert est un boulanger un peu malgré lui. Il a repris l’entreprise familiale avec sa femme à la mort de son père, laissant derrière lui les charmes intellectuels de la vie parisienne et, probablement aussi, le stress de sa vie d’éditeur au sein de la capitale française. Cette carrière d’avant, qui dénote fortement dans le village de sa Normandie natale, a pourtant façonné un personnage bien particulier : voilà un homme cultivé, à la farine et au levain d’une part, mais aussi et surtout à ce chef-d’œuvre qu’est le Madame Bovary de Flaubert. Si la musique du pain pétri constitue l’un des premiers moteurs de son existence, la cadence ainsi que le vocabulaire des phrases du roman s’avèrent être un rythme dont il ne pourrait se passer.

La vie de cet artisan, profondément atteint par le bovarysme, bascule le jour où un couple d’Anglais emménage dans la mansarde en face de son domicile. Quelques temps plus tard, il apprend que ses nouveaux voisins s’appellent Charlie et Gemma. La coïncidence avec les héros du livre de Flaubert est troublante, à tel point que Joubert va peu à peu se rapprocher d’eux et, tel un narrateur omniscient, s’ingénier à commenter (voire à interférer dans) les tribulations de personnes qui prennent rapidement à ses yeux le rôle de personnages.

Cette perspective offre à l’ensemble du long métrage une dynamique qui trouve ses fondements dans les jugements délicieusement vulgaires et les situations de quiproquos d’un Luchini jouant, une fois n’est pas coutume, sobrement son rôle. Les inconditionnels flaubertiens auraient pu cependant s’offusquer d’un tel souffle comique sur l’intrigue plate – mais paradoxalement dramatique – de Madame Bovary. Qu’ils se rassurent : la thématique du « livre sur rien » subsiste, preuve en est l’ennui ou la vacuité que ressentent bon nombre de protagonistes, à commencer par Martin Joubert dont la culture un peu pédante et l’imagination romanesque sont constamment nivelés par le bas, la faute à une épouse trop directive et à un fils qu’il autoriserait volontiers à se droguer plutôt que de le voir accorder si peu d’intérêt à la littérature.

De littérature et de respect, il en est aussi question dans le travail impressionnant effectué par Anne Fontaine pour les décors de son film. Elle avait déjà prouvé son talent dans Perfect Mothers en proposant des paysages absolument paradisiaques qui tranchaient et renforçaient le sujet dérangeant qu’elle traitait. C’est également le cas dans ce film où les magnifiques paysages normands donnent furieusement envie de tout quitter pour aller gambader en rase campagne, que ce soit en plein soleil ou sous la pluie : on soulignera également le vibrant hommage qu’elle rend à travers ses images au métier de boulanger artisanal. Vocabulaire, passion, innombrables types de pains, la réalisatrice a rassemblé et pétri tous ces ingrédients pour nous offrir une vue plaisante de la profession, avec une petite insistance sur l’importance de retrouver les (vraies) saveurs (d’antan). Intention singulière en ces temps de polémique industrielle mais, honnêtement, que celui qui n’a pas eu envie – ne fut-ce qu’un seul instant –  de croquer dans ces mies dorées nous jette la première baguette…

Garder cette gourmandise en tête à l’issue de la projection serait compréhensible mais occulterait totalement cette réécriture cinématographique de qualité de l’œuvre phare de Gustave Flaubert. Portée par de bons acteurs (Luchini, on l’a dit, mais aussi Gemma Arteton) et des descriptions imagées qui n’auraient pas à rougir face à celles du romancier de Rouen, elle se révèle plaisante pour les lecteurs connaissant l’œuvre et incitante pour ceux ou celles qui n’auraient pas encore eu l’occasion de se plonger dans le livre.

Le mot de la fin… reviendra justement à la fin du long métrage, surprenante et qui met un point final à l’omniscience narrative de Martin Joubert. Flaubert et Joubert, des similarités phonétiques pour un rôle semblable, celui d’avoir assassiné le personnage qu’ils avaient façonné, à force d’avoir trop donné de leur personne, justement.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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