La gêne du clown

« Bobby Dick, fonctionnaire tatillon mais exemplaire, rentre chez lui après sa journée de travail. Dans le hall d’entrée de son immeuble, il rencontre Philomène Planchapain, sa concierge, qui, souffrant de solitude, balaie en tripotant ses fantasmes, et notamment, celui de passer quelques minutes brûlantes en compagnie dudit Bobby. La pluie, le beau temps, la grippe et ses microbes s’installent dans leur conversation –ainsi qu’un certain nombre de quiproquos – et puis, également, ce bruit plaintif qui agace les oreilles du fonctionnaire, un bruit incessant qui vient tout droit de la loge de la concierge. Mais Philomène ne semble pas pressée d’y jeter un œil. Finalement, Bobby Dick s’enquiert d’Andromède, sa chère nièce, qui doit être rentrée de l’école et doit certainement l’attendre. Mais Philomène l’informe qu’elle ne l’a pas vue passer la porte… C’est alors que – diable sortant de sa boîte – apparaît Andromède, ainsi que son cartable, son manteau, un livre scolaire, des objets qui se brisent, un revolver… Il semble bien que la nièce de Bobby Dick ait un certain nombre de choses urgentes à dire ».

FANTASTIQUE ! Voilà ce que j’ai pensé de « La gène du clown » en sortant du théâtre des Martyrs. Tout, dans cette pièce, vaut à mon sens le détour.

Le texte de Stanislas Cotton tout d’abord : le dramaturge belge, dont l’écriture est souvent nourrie d’une dimension sociale et politique, livre ici un témoignage insolent, à la fois grotesque et poignant. Préférant la vérité qui dérange au mensonge qui rassure, il aborde un thème difficile, celui de l’inceste, mais avec originalité, en mêlant humour et effroi. Avec son écriture résolument contemporaine, Stanislas Cotton fait voler en éclats toute représentation classique du tragique.

L’intelligente mise en scène de Georges Lini ensuite, qui défend un « théâtre politique », engagé, ancré dans l’humanité. Il s’efforce de porter un regard lucide sur les êtres humains, y compris leurs bassesses, leurs mesquineries, leurs mochetés, et de faire voler en éclats le miroir de déni devant lequel nous nous posons. Passant avec agilité et finesse du clownesque au drame, de la pantomime à la tragédie, la mise en scène nous met aux premières loges de l’intimité des quelques habitants d’un immeuble. De là, nous allons pouvoir observer le vernis des convenances se craqueler, les fausses vérités se faire balayer, et la société de spectacle dans laquelle nous vivons, où chacun tient son rôle, porte un masque, et juge sans savoir, éclater. Une société, individualiste, étroite d’esprit, étriquée, à l’image de Bobby Dick, fonctionnaire ennuyeux, engoncé dans son costume, dont la raideur du code civil semble guider la vie.

Georges Lini s’inspire ingénieusement de l’architecture du théâtre pour faire évoluer ses personnages : une porte à gauche de la scène devient la cabine d’un tramway, les escaliers du parterre sont le domaine de Philomène Planchapain, qui est à l’ouvrage alors que les spectateurs s’installent encore. La scénographie et les lumières, signées respectivement Ronald Beurms et Alain Collet, participent de ce sentiment d’intimité : au cœur de l’immeuble, dans la cour, chez Planchapain, règne un joyeux bordel. Tout est de guingois, la vaisselle en alu fait la farandole, tandis que les serviettes dansent dans les airs. Les lumières sont tour à tour tamisées, voilées, violentes, douces, comme pour accompagner notre prise de conscience de la laideur de l’âme humaine, sans pour autant nous désenchanter. Elles créent sur scène des espaces confinés, intimes, qui engagent à la confidence, traduisent la détresse, la mélancolie, ou encore la malice.

L’interprétation enfin, est menée de main de maître: Isabelle Defossé est bluffante de bout en bout. Elle passe de la farce au drame, du burlesque au touchant, avec une grande sensibilité, en conservant tout le crédit de son personnage. Très gauche, délurée et outrancière, Philomène Planchapain laisse au fil de la pièce éclater son humanisme et sa compassion, brillamment transcrits par Isabelle Defossé. Philippe Jeusette est parfait en oncle moraliste et malsain. Rendant avec un réalisme à faire frémir la folie de Bobby Dick, malade et criminel, il donne corps, par son interprétation irréprochable, à la prison mentale dans laquelle ce vieux cachalot s’est enfermé. Enfin, Laurie Degand campe une nièce Andromède poignante de vérité. Ses blessures, sa colère, sa douleur, sa vengeance longuement ourdie : tout nous éclate à la figure comme une bombe, comme une accusation globale de non-assistance à personne en danger.

Enonçant l’indicible, faisant jaillir la noirceur de l’âme humaine sans jamais devenir pesante, la pièce est une véritable réussite !

Du 19/03 au 05/04/2014 au Théâtre des Martyrs

Texte : Stanislas Cotton

Avec : Isabelle Defossé, Laurie Degand et Philippe Jeusette

Mise en scène : Georges Lini

Tarifs : de 7,50€ à 16,50€

Durée du spectacle : 1h15

Plus d’informations sur le site du Théâtre des Martyrs.

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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