Gérald Dahan tel « le bout de scotch du Capitaine Haddock » !

Gérald Dahan n’a pas la carrière dont son talent pouvait rêver. Est-ce un mal, un bien ? Toujours est-il qu’il l’a peut-être cherché, involontairement, ce manque de popularité, en faisant de ses voix une incontournable utilité publique ! Car l’homme, non content d’avoir un talent inouï, l’a mis au service de canulars téléphoniques, aussi ambitieux qu’éclairants sur la personnalité de certains people et autres personnalités, surtout politiques ! Des canulars qui ont valu à Gérald Dahan de nombreux ennuis, limogeages (entre France Inter, Rire et chanson et Sud Radio) et censures : on se souviendra notamment de l’affiche de son Sarkoland interdite de publicité télévisuelle en raison d’un obscur article 3 qui disait: « la publicité ne doit pas porter atteinte au crédit de l’Etat ». Et qui vaudra à Gérald Dahan de s’interroger à juste titre: « Naïvement j’imaginais qu’un président de la République qui lançait un « Casse toi pauv’con » en public était une atteinte au crédit de l’État. Mais pas un sketch sans aucune vulgarité…« 

Ainsi sort de ces jours Gérald Dahan tombe les masques, un livre sur les coulisses des canulars (et leurs conséquences) écrit par l' »usurpateur-serviteur » de la République lui-même. Un livre ébouriffant aussi marrant qu’informationnel. Et, même, s’il ne dénonçait pas avec tant de ferveur des mécanismes politiques indignes d’une certaine République, ce livre serait hilarant! Nous voilà plongés dans les meilleurs souvenirs de Gérald Dahan… qui comptent aussi parmi eux quelques-uns des plus grands coups médiatiques de ces quinze dernières années : ce fameux jour où un faux Chirac enjoint les bleus de Domenech et Zidane à chanter l’hymne national la main sur le coeur; cette autre fois où Nadine Morano (UMP) est tombée révélant ses accointances avec le FN de Marine Le Pen ou encore cet échange dans lequel Nicolas Dupont-Aignan, président Debout la République et en quête de ses 500 signatures qui confiera à un Éric Cantonna plus « voix » que nature que « Nicolas Sarkozy est une catastrophe ambulante ». Bien sûr, il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres, parfois aussi improbables que bien réels: Harry Roselmack (ou peut-être est-ce « Rosenblague » ?) qui appelle Gérald Dahan en pensant s’adresser à Lilian Thuram ce qui engendrera le fameux faux-rachat du PSG par Zidane et ses amis ou un Dove Attia bien chauffé par un faux-Patrick Bruel qui révèle que le vainqueur de la Nouvelle Star est déjà connu et comment les votes sont influençables. De tous ces fragments de vies improvisées, le lecteur ne peut que se délecter.

Mais pas que… car au gré des 250 pages de ce bouquin incroyable, Gérald Dahan contextualise ces différents morceaux d’improvisation et raconte aussi ce qui a suivi, en dehors du cornet de téléphone cette fois, parfois longtemps après : de la paranoïa qui l’a envahi aux échanges tendus dans un restaurant ou le (seul) procès intenté par Morano. Sans oublier que Gérald s’est fait taxer de partisan de tous les partis : l’une fois soutien de l’UMP après un sketch lors d’un meeting (qui faisait lui-même suite à un canular dont le chef d’Etat s’était tiré avec les honneurs et acceptation de la défaite, lui qui avait signifié à Gérald qu’il ne l’y prendrait pas), l’autre fois militant PS, mais toujours dans le viseur des sans humour quel que soit le parti.  Mais l’humoriste qui s’est donné pour mission de « remettre un peu de sérieux dans un monde comique: le comble du clown » avoue aussi ses défaites, les fois où il n’a pas su faire tomber le masque car la personnalité piégée n’en portait pas ! C’est le cas d’un Nikos Aliagas qui, fidèle à ses principes, défendra toujours la philanthropie de ses concerts parisiens pour l’Association Terry Petit Ange, alors que Gérald Dahan le soupçonnait d’organiser ce genre d’événement pour lancer une hypothétique carrière musicale. Un canular qui, une fois n’est pas coutume, révélait une personnalité naturelle et ne cachant pas des aspirations moins avouables (pas comme certains hommes politiques prêts à tout) et qui aurait dû paraître dans Entrevue. Finalement, à la dernière minute, le magazine (dont le slogan est pourtant « Toutes les vérités sont bonnes à dire« ) refusera de diffuser ce canular pas assez choc. Comme quoi…

Témoignage parfois acerbe sur un monde cruel, Gérald Dahan tombe les masques est un ouvrage profondément intéressant sur le monde médiatique et ce qui se dit dans ses coulisses. Et Gérald Dahan, droit dans ses bottes (racontant même en ouverture une faute professionnelle qui aurait pu avoir de lourdes retombées sur un Patrick Bruel, piégé mais qui, le cœur sous la main, se morfondait quant à savoir s’il acceptait d’être le cobaye pour un virus contre le sida… avec 7 % de malchance d’attraper le virus), écrit en plus plutôt bien, dans un style propre à lui, fort en ironie: les chutes de chaque chapitre valent de l’or. Et même si, en tant que lecteur belge (pour ma part), on ne s’y retrouve pas toujours dans les hommes politiques évoqués (pas de problème cependant avec Timsit, Palmade, Nikos Aliagas ou autres Dove Attia), on comprend vite de quoi il retourne tant le livre se tient bien. Un livre qui n’insiste pas que sur les mauvais piégés (on notera pour exemple la fantastique réaction de Philippe Douste-Blazy, si heureux d’avoir égayé ses journées d’un coup de fil reçu d’un Jacques Villeret, même faux) et met aussi en exergue une certaine réflexion sur l’art du canular: « Un canular s’adapte à l’humour, moi aussi, à l’honorabilité de la personne qui converse avec moi. Certes, j’utilise l’imitation, certes, je les dupe, mais, sur le fond, qui est l’usurpateur? Celui qui porte le masque ou celui qui le fait tomber […] personnellement, je n’avais rien à me reprocher […]. Même si je ne compte ni l’argent ni le temps que je passe à mes sketchs et à mes canulars, le seul jour où j’aurais peur de l’avenir, ce sera lorsque je n’aurai plus d’inspiration… Heureusement pour moi, jusqu’à présent  ceux qui sont au cœur de l’actualité se livrent à des actes qui dépassent toujours mon imagination. Je n’ai qu’à ouvrir un œil et à tendre une oreille, ils me donnent des sujets à ne plus savoir qu’en faire. » 

Bref, voilà un livre si éclairant de rire et de vérité qu’il se lit d’une traite sans en décrocher. À en prier pour que les people et hommes politiques fassent toujours l’inverse et… décrochent toujours à ce bon vieux Gérald. Un ami qui ne leur veut décidément pas que du bien et dont, à l’instar du sparadrap collé sur le nez du Capitaine Haddock (jolie métaphore citée dans le bouquin), il est bien compliqué de se débarrasser. Un régal !

Gérald Dahan, Gérald Dahan tombe les masques. Dans les coulisses de mes canulars,  Max Milo, 256 p., 19 €.

À noter que Gérald Dahan reprendra sur scène ses canulars les plus célèbres sur les planches du Théâtre du Petit Montparnasse à partir du 15 janvier 2015.

Facebook et www.geralddahan.com

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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