Géraldine Jacques: Avec Rhizome, elle invente la protest picture

Incontournable depuis deux mois sur la toile, la série Rhizome de Géraldine Jacques met en image l’absurdité de la censure. Au-delà d’une démarche personnelle, elle invite à s’exprimer et à réagir. C’est après un shooting décontracté, riche en découvertes musicales que la discussion s’est engagée. Rencontre avec une femme vraie, (plus-qu’-)intéressante et militante qui n’a pas fini de s’exprimer!

Je vais commencer par une question très simple : t’es qui ?

Alors, je suis qui ? Je suis un couteau suisse [rires]. J’ai fait plein de choses, professionnellement parlant, je suis partie dans tous les sens. J’ai fait du dessin, de la musique, j’ai aussi bossé dans la pub, j’ai fait de l’organisation d’événements, toute une série de choses. Et là, je fais de la photo et de la vidéo mais voilà, j’ai pas mal roulé ma bosse.

La photo, c’est venu comment ?

Alors, la photo, c’est venu il y a pile dix ans quand mon père m’a donné son vieux Nikkormat 1974, un vieil argentique qu’il utilisait à La Cambre quand il faisait ses études de typographie. J’ai commencé à faire des photos, notamment du chanteur Daan. Mais comme ça, elles avaient un peu un sens privé, c’étaient vraiment des photos qu’on faisait entre nous. Il a commencé à les utiliser pour ses pochettes d’albums et à partir de ce moment-là, j’ai commencé à bosser avec d’autres musiciens et pas mal de comédiens.

Tu pourrais un peu décrire ton style en trois mots ? J’ai remarqué par exemple, beaucoup de géométrie dans tes photos.

Ouais, je suis un peu une control freak du cadrage. Il y a un côté très classique, très rigide, très formel, mais j’espère toujours une poésie, quand même. C’est difficile d’expliquer, parce que le moment où tu déclenches, c’est un truc que tu sens ; après, analyser ça, c’est compliqué.  Par exemple, il n’y a jamais de rouge, ou très peu, je désature systématiquement les rouges. Je n’aime pas ce qui part dans les rouges et les magentas. Les couleurs qui m’absorbent, ce sont les verts et les bleus donc quand je travaille en couleurs, ça part plutôt dans les verts bleutés. Sinon, les noirs et blancs, j’aime beaucoup parce que là justement, quand t’as quelque chose d’assez géométrique, d’assez rigide, le noir et blanc peut très bien le souligner. Après ça, je passe de la couleur au noir et blanc.

Pour le moment, ta série Rhizome est sur le devant de la scène. Comment ça a démarré ?

Ça a démarré le 20 février. C’était pas la période la plus glorieuse de ma vie [elle pouffe]… Je m’étais engueulée avec ma mère le matin, c’était vraiment la journée pourrie, il n’y a rien qui se mettait, puis j’arrive sur le web et je découvre cette polémique de censure sur Tomboy et je me dis « Qu’est-ce qu’ils font encore, les Français ? La nième polémique! » Parce que ça fait un an que la France nous envoie ce genre d’infos ! Sur internet, je suis tombée sur le groupe de soutien pour que les gens voient le film le soir même. Ce que j’ai fait. Donc, j’ai regardé le film, qui est juste magnifique, intelligent, je ne taris pas d’éloges dessus. D’ailleurs, en regardant, je me disais : « J’adorerais que ma fille le voie ». Cette histoire de polémique, de censure me paraissait absurde. Et je ne sais pas si c’est le fait que c’était une mauvaise journée, mais j’ai commencé à avoir une montée de rage, je me suis dit : « Putain, ça suffit maintenant, y en a marre de tout ça ! » C’était très instinctif : le générique était pas fini que j’étais déjà dans la salle de bain. Cette photo, cet autoportrait m’est venu vraiment comme ça, je ne sais pas d’où. C’est en faisant la partie travestie pour Tomboy, que m’est venue l’idée d’en faire une pour Tous à poil ! aussi. De là l’idée du diptyque. Je l’ai posté tout de suite et là, il y a eu des retours immédiats de la presse et des potes qui m’ont dit : « Ouais, si tu veux en faire une série, on est là, on va le faire avec toi. » Donc, j’ai commencé avec des potes et voilà.

Les modèles, tu les choisis ou c’est eux qui te choisissent ?

Tous les premiers sont venus spontanément et je prenais un peu tout le monde. La seule condition, c’est que les gens se sentent vraiment concernés par la démarche. Après, vu l’engouement, j’ai dû commencer à faire des choix, ce qui n’est pas facile. Donc, à un moment, par exemple, j’ai arrêté les jolies brunes, parce que j’en avais trop. À un moment, j’avais pas assez de blondes. Je trouve que la série n’est pas assez multiethnique, encore trop medium white. Au niveau de l’âge aussi, il y a pas assez de disparités dans les âges ou même dans les corpulences. J’essaie vraiment de représenter un maximum de gens.

Dans les gens que t’as shootés, il y a des personnalités et des inconnus. Qui rêverais-tu de shooter ?

Ben Poelevoorde, d’office, parce qu’il a assez ouvert sa gueule sur le sujet il y a quelques semaines avec ses vidéos : « En Belgique, on s’enfile tous ! » [rires]. Donc, je trouve que Poelevoorde porterait ça très bien. Sinon, Matthias Schoenaerts, ce serait super pour casser un peu cette image de sex-symbol qu’il a de plus en plus. Et vu qu’il tourne en France, c’est intéressant. Bouli Lanners ferait très bien ça aussi. Ce soir, il y a Beverly Jo Scott qui vient. Je suis contente, j’ai hâte de la rencontrer. Il y a Frédéric Jannin qui l’a fait. Là, à Paris, les gens que je vais shooter, ce sont des acteurs qui sont un peu des stars montantes du cinéma français, donc je pense qu’il va y avoir des ouvertures en France.

Pourquoi Rizhome?  

Quand j’ai commencé la série, j’avais pas de nom. Puis à un moment, le Victoire Magazine m’a dit : « Voilà, deadline demain. Ça part à l’usine, il faut un nom. » J’avais envie de faire une page officielle, de faire un tumblr et pour lancer tout ça, il fallait un nom. Donc, j’ai brainstormé toute seule, j’avais plusieurs idées, plusieurs pistes. J’avais envie d’un mot unique, voire un objet, quelque chose qui symbolisait vraiment la globalité de la démarche, un mot un peu valise dans lequel on pouvait mettre pas mal de choses et de références. J’ai appelé un pote, Damien Aresta qui est graphiste et avec qui j’avais parlé de faire un livre de la série. On a brainstormé presque toute la nuit, je crois ! Un mot en amenant un autre, on partait dans « métonymie » — ne me demande plus ce que ça veut dire ! [rires]. Et dans « métonymie », à un moment est apparu « rhizome » et j’ai flashé sur ce mot et justement, lui me dit : « Mais c’est dingue,  je cherchais la définition de « rhizome » ce matin ! » Donc, on a regardé les deux définitions. Il y a une définition botanique et une définition philosophique de Deleuze et Guattari*. La philosophique est magnifique ! En fait, l’une s’inspire de l’autre.

Tiens, j’ai vu ça aussi par rapport à d’autres de tes travaux : t’as quand même un rapport particulier aux mots. Il y a quelque chose derrière ça?

Tout à fait ! C’est vrai ! Et je ne m’en étais même pas rendue compte ! [rires]. Ben c’est clair qu’un père typographe, ça conditionne ! Après, le père de ma fille est graphiste également. Et puis moi, quand j’avais vingt ans, j’écrivais pas mal de chansons et oui, pour moi, les mots ont des couleurs. Tout est lié. Il n’y a pas de frontières entre l’image, la musique… Ça fait partie de tes références, de ta culture, que ce soit de la musique ou de la typo, pour moi, c’est pareil. Il y a des fonts que je déteste, il y a des fonts que j’adore … Au niveau des photos, c’est pas pour rien, finalement que dans ma première série, il y a des sous-titres. Après, je ne sais pas si l’Helvetica était la meilleure font… C’est parti vraiment comme ça, d’un premier jet, je l’ai faite en dix minutes, cette image, j’ai choisi l’Helvet parce qu’ elle était lisible, claire, aérée, intemporelle…

Et est-ce que finalement, ce travail n’est pas une mise à nu ?

Alors, pas vraiment. Moi, je ne vois pas du tout Rhizome comme étant à moi. Pour moi, c’est vraiment de l’ordre du collectif: les gens qui posent participent au projet de manière très active et très impliquée. Tu l’as vu toi-même, t’as choisi toi-même tes sous-titres, tu prends tes fringues; souvent c’est moi qui habille mais… Oui, mais c’est la protestation de tellement de gens ! Tu vois, c’est tellement de gens qui en ont marre de cette montée de extrémisme…

Finalement, c’est un geste citoyen.

Mais totalement, c’est citoyen. C’est juste: Rhizome est là, venez l’ouvrir avec moi. Parce que voilà, on entend beaucoup ceux de la Manif pour personne.  Ben, pourquoi on ne nous entendrait pas nous aussi?

Des suites ? Un objectif ?

Ouais ! L’objectif, c’est le livre. Tout le monde me demande si je veux exposer mais ce n’est pas du tout mon but premier parce que je ne considère pas non plus Rhizome comme une œuvre artistique. Pour moi, c’est une démarche qui a un message. Je trouve qu’elle n’a pas sa place dans une exposition de photographies d’art. Plus affichée dans un métro, ou dans la rue. Après, mon objectif, c’est le livre. Parce que le livre, il voyage, il peut toucher des gens et puis rien que pour l’objet. Encore la typographie qui revient, peut-être, mais j’ai envie d’avoir le papier, et d’avoir le livre entre les mains. Donc, oui, un livre, quand j’aurai clôturé les diptyques. Je me lancerai à la recherche d’un éditeur et j’espère que ce sera distribué en France parce que la polémique vient de là et c’est ce qui a suscité ma colère à la base.

Je lisais dans ta description que cette série pouvait être dite d’inspiration révolutionnaire ou contre-révolutionnaire selon le point de vue. C’est quoi ton point de vue, à toi?

Ah ! Eh ben, tu sais quoi ? J’ai même pas envie de le dire …

Tu préfères laisser l’interrogation ?

Moi, je suis pour la liberté. De tout le monde. Je ne suis pas une militante pro gay, lesbien, trans ou militante antiraciste. Évidemment, que je suis pour le mariage pour tous ! Enfin, je suis pour la liberté de tout le monde ! Avant Rhizome, avant toutes les polémiques, c’était un peu Bisounoursland dans ma tête. Je pensais que tout le monde vivait assez bien, depuis pas mal d’années maintenant, sa différence. Enfin, je pensais qu’il y avait une acceptation générale mais c’est parce que je vis dans un milieu culturel, artistique — appelle ça comme tu voudras  où les gens ont un esprit ouvert. Mais en fait, quand tu regardes la majorité du peuple, ce n’est pas du tout le cas. Par exemple, quand j’était petite, dans les années 80, je portais un badge avec une petite main « Touche pas à mon pote »,  S.O.S Racisme. On parlait beaucoup du racisme et donc, pour moi, le racisme, c’est un truc qui était réglé depuis longtemps. Pour moi, avant, on était cons, maintenant, on a compris que le racisme ça n’a pas de sens, ça ne va nulle part, ça n’amène que du mauvais. Et en fait, tu te rends compte que pas plus tard qu’il y a six mois, on a traité une femme comme Taubira de guenon en place publique. J’en ai presque les larmes aux yeux de rage, les injustices, en général, me rendent malade. Là, voilà, j’avais l’occasion d’ouvrir ma gueule. Après, Rhizome peut être interprété de plein de manières mais en gros, moi, je dis, c’est la liberté. De tout le monde. Vraiment tout le monde. Je ne comprends pas comment on peut un dimanche après-midi sous la pluie ramener ses gosses et aller manifester contre le mariage gay et lesbien. Comment tu peux déployer autant de haine et d’énergie pour un truc qui ne te concerne même pas ? Qu’est-ce que tu t’en fous que ton voisin homo puisse se marier avec son mec ? Fondamentalement, qu’est-ce que t’en as à foutre ? Pourquoi tu vas passer ton dimanche à ramener tes gosses à une manif ? Je ne comprends toujours pas !

En fait, t’es un peu comme une petite fille qui ouvre les yeux et qui est désillusionnée par le poids de la société qui n’a finalement pas avancé !

Oui ! … ou qui régresse ! J’ai l’impression, parce que je crois que ça régresse tous les trente ans, qu’ il faut retaper sur des trucs qui paraissaient évidents et finalement ne le sont pas.  Pour Tomboy, que s’est-il passé entre 97 et maintenant ? Parce qu’en 97 sortait Ma vie en rose qui a été vachement apprécié par la critique. C’est exactement la même histoire que Tomboy inversée: c’est un petit garçon, Ludovic, qui veut devenir une fille. Et à ce moment-là, ça passait très bien, personne n’a rien dit. Et quelques années plus tard, scandale, censure, machin ! Et pas que dans les écoles, parce qu’ils ont quand même appelé le siège d’Arte pour empêcher la diffusion.

Ta série, sur le fond, c’est plutôt une démarche de femme ou de photographe ?

Ni l’un ni l’autre. C’est une démarche d’humaine, je dirais. Et c’est une démarche d’amour, aussi, je pense. Il y a beaucoup d’amour dans Rhizome. Le slogan bateau, c’est « Aimez-vous les uns les autres ». Et puis surtout, ayons accès à a culture, parce que c’est ça, aussi, le grand message de Rhizome. C’est de se dire : « Tu peux avoir accès à une œuvre, quelle qu’elle soit, c’est pas pour ça que tu vas changer ton moi profond. » Cette espèce de crainte de la contamination qu’ils ont, qui est absurde. Vraiment d’une absurdité crasse. C’est ça que dénonce Rhizome. Et j’ai envie de dire : « Si tu as envie de censurer un film comme Tomboy ou un livre comme Tous à poil !, mais alors tu censures la moitié de notre patrimoine culturel ! Et t’y vas ! ». Et c’est ce que Rhizome montre : « Tu as envie de censurer ça ? Mais alors, il y avait bien pire ! » Rhizome, ça veut juste montrer l’absurdité de ces trucs d’exclusion, de censure…

Un dernier petit mot pour la France?

Oh ! La France ! [elle allume une cigarette] La France, ben, j’aurais envie qu’ils se souviennent de leur « Liberté Égalité Fraternité » , tout est là. Souvenez-vous de ça et ne cherchez pas des problèmes où il n’y en a pas ! Occupez-vous des vrais problèmes. Mais pareil pour l’Europe, parce qu’il n’y a pas que la France. Tu vas en Grèce, en Russie — ben on l’a vu avec les JO — partout ! L’Espagne aussi. Ça fait peur. On est vraiment sur une pente glissante, je trouve. Il me semble qu’on est reparti comme en 40 et ce sont les mêmes coupables, ce sont toujours les pédés, les juifs aussi — parce qu’il y a eu l’antisémitisme avec Dieudonné et compagnie — le racisme, le chômeur, l’artiste…  Et ça fait peur, moi, je trouve. Vraiment, ça pue.

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*Rhizome (philosophique) : Une organisation rhizomatique de la connaissance est une méthode pour exercer une résistance contre un modèle hiérarchique qui traduit en termes épistémologiques une structure sociale oppressive. Dans la théorie philosophique de Gilles Deleuze et Félix Guattari, un rhizome est un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l’organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique avec une base, ou une racine, prenant origine de plusieurs branchements, selon le modèle de l’Arbre de Porphyre, mais où tout élément peut affecter ou influencer tout autre (Deleuze & Guattari 1980). Dans un modèle rhizomatique, tout attribut affirmé d’un élément peut influencer la conception des autres éléments de la structure, peu importe sa position réciproque.

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