Glendon Swarthout – Le tireur

Janvier 1901. El Paso, une ville du Texas en pleine expansion, voit débarquer sur son cheval un homme souffrant le martyr, épuisé après un voyage de très longue haleine. Après s’être installé dans une auberge sous le nom d’un shérif mort, l’homme fait appel au docteur Hostetler, les services du docteur étant la seule raison de son retour incognito à El Paso. Mais il faut très peu de temps au fils de sa logeuse pour le reconnaître : l’homme qu’ils ont sous leur toit n’est autre que John Bernard Books, une légende vivante de la gâchette, un tireur hors pair symbolisant à lui seul la conquête de l’Ouest.Lorsque Books apprend qu’il souffre d’un cancer lui laissant quelques semaines à vivre, il organise la fin de sa vie autour de sa mort prochaine.
— […] Si on y réfléchit un instant, nous avons énormément de choses en commun. Nous côtoyons la mort, tous les deux. Je la retarde quand je peux. Vous l’infligez quand vous y êtes obligé. Je ne suis pas un homme courageux, mais vous devez l’être, vous, au vu de votre profession. Eh bien, vous aurez beau faire preuve du plus grand courage de toute votre vie, cela n’aidera en rien. Ce n’est pas un conseil que je vous donne, pas même une suggestion, juste quelque chose à cogiter pendant que vous avez encore l’esprit clair. (Il scruta un moment le bout de ses chaussures.) Si j’étais dans votre situation, je sais ce que je ne ferais pas. — Quoi ? Charles Hostetler tendit l’oreille, comme pour s’assurer que personne n’écoutait aux portes. — Je ne vous le dirai pas clairement. Cela va à l’encontre de mon éthique professionnelle. Mais je refuserais de mourir de la façon que je viens de décrire. — Ah non ? — Certainement pas. Pas si j’avais votre courage. Certainement pas. Et surtout si j’étais aussi doué au revolver. Books le dévisagea. — Au revoir. Books le dévisagea. — Merci. [P. 63-64]
La célébrité du tireur est telle que la nouvelle de son cancer ne laisse personne indifférent. Sa réputation le précède. Du coup, un mélange de crainte, d’estime et de mépris se dessine chez ceux qui le croisent, à commencer par Bond Rogers, sa logeuse. Entre audace et frayeur, c’est une femme de caractère qui, si elle se cache souvent derrière ses obligations, ne manque pas de courage. Quant aux autres personnages, ils sont pour la plupart l’incarnation des vautours appelés par l’odeur de la mort. Une mort qui pourrait leur rapporter gros. La majeure partie du roman porte donc sur les réflexions de Books à propos du profit que d’autres pourraient tirer de sa mort.
Au gré des gorgées de plus en plus fréquentes de laudanum pour contrer la douleur, on reste au chevet de ce personnage au caractère bien trempé qu’est Books. Dans sa redingote, les deux Remington qui ont fait sa renommée intimident jusqu’au shérif de la ville. Les sentiments qu’il fait naître chez ses contemporains donnent lieu à des confrontations et des dialogues caustiques.
À travers son roman, Glendon Swarthout dépeint aussi la mode et les mœurs d’une époque et d’un lieu pleins de changements. Même si l’ambiance du western imprègne complètement l’histoire, l’époque est à la transition. On assiste avec Books à l’urbanisation d’El Paso : du pavement des rues au tramway tiré par des mules en passant par le téléphone, toutes ces évolutions sont décrites avec précision. On croise même un photographe qui nous explique les mécanismes de l’ancêtre du flash ! Il faut ajouter que l’auteur a une façon géniale de décrire les choses sans ménagement, tellement réaliste lors des fusillades, qu’elle prête à sourire. Rien ne nous est épargné dans les descriptions chirurgicales de la trajectoire des balles à travers les corps. Ce sont pour ainsi dire les détails du passage de la vie à la mort, tout comme le roman est un plan plus large du passage de J.B. Books de la vie à la mort.
Le Tireur est donc l’histoire des derniers jours d’une légende vivante du Far West empreint de modernité. C’est bien sûr le chemin de la mort que l’on suit à travers ce roman, mais c’est aussi le chemin du saloon qu’emprunte Books, bien décidé à ne laisser profiter personne de sa mort prochaine. À noter pour les cinéphiles que Le Tireur a été adapté au cinéma par Don Siegel sous le titre Le dernier des géants. Un grand merci à Babelio et Gallmeister pour cette découverte ! Traduit de l’américain par Laura Derajinski, Gallmeister (Totem), 2012, 198 p.
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Dévoreuse de livres

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