Grand Central de Rebecca Zlotowski ou l’histoire d’une passion sous radiation

En compétition à un Certain Regard au dernier Festival de Cannes, GRAND CENTRAL était l’une des bonnes surprises de cette 66ème édition et certainement l’un des meilleurs films français de l’année. Rebecca Zlotowski, dont le premier (et très remarqué) film BELLE EPINE avait remporté le Prix de la Critique du Meilleur Premier Film au même festival ainsi que le Prix Louis Delluc, confirme avec ce remarquable second film sa place dans le cinéma français.

Si GRAND CENTRAL a remporté le Grand Prix au dernier Festival de Cabourg qui célèbre chaque année l’amour, c’est que d’amour, il en est bien question dans ce film mais sa plus grande originalité est d’évoquer ce sentiment noble à travers le prisme d’un milieu hostile et dangereux, peu vu au cinéma, celui d’une centrale nucléaire.

Ne vous méprenez pas, malgré les nombreux débats et après Fukushima, GRAND CENTRAL n’est pas un film militant à charge contre l’industrie du nucléaire, c’est avant tout une passion amoureuse au sein d’un milieu singulier et méconnu. Si Rebecca Zlotowski filme l’amour au plus près des réacteurs, elle témoigne aussi de manière remarquable et précise des conditions de travail des décontaminateurs de la Centrale, ces ouvriers de maintenance peu qualifiés qui risquent chaque jour leur vie.

A travers ces héros du quotidien, elle s’attache à cette classe sociale qui lui est chère, celle des prolétaires qu’elle décrit telle une entomologiste dans leurs moindres gestes et rituels de décontamination. Après les motards de BELLE EPINE ou la communauté des gens du voyage de JIMMY RIVIÈRE (film dont elle a co-écrit le scénario avec Teddy Lussi-Modeste, son camarade de promo à la Fémis) on retrouve l’entité du groupe et de la communauté. Ici, les ouvriers itinérants rassemblés dans les mobiles-homes autour de la Centrale composent une sorte de micro-société. C’est certain, il y a du Zola chez Zlotowski!

La centrale nucléaire est ici un personnage à part entière qui participe au romanesque du film, une sorte de « monstre-machine » qui rappelle La Lison, la locomotive de la Bête Humaine ou le Voreux, la mine vorace qui engloutit les mineurs dans Germinal.

Comme dans son premier film, les personnages de Rebecca Zlotowski agissent sous l’influence et la menace d’un territoire dangereux qui semble déterminer inconsciemment leur dualité psychologique partagée entre un élan vital et un désir de mort.

Si dans BELLE EPINE, les vertiges et les premiers émois de l’adolescence s’expriment dans le quotidien dangereux et déjanté des motards du marché de Rungis, c’est à l’ombre de la centrale nucléaire, toxique et radioactive, que les personnages laissent exprimer leurs instincts dans GRAND CENTRAL. Filmé en décors naturels, le film distingue clairement la nature luxuriante, ce lieu ouvert et festif où les personnages laissent exprimer leurs passions et leurs désirs amoureux du lieu clos, limite carcéral de la Centrale qui emprisonne et asphyxie. Il y a aussi du Renoir dans Grand Central qui n’est pas sans m’évoquer Partie de Campagne (dans sa manière d’allier le plaisir à la Nature), La Règle du Jeu ou encore Toni dont le nom du personnage incarné par Denis Ménochet (bourru et attendrissant) lui est directement emprunté comme un clin d’oeil au film de Renoir considéré comme le film instigateur du néoréalisme italien …

Mais il y a aussi chez cette « Néoréalisatrice » sous influence quelque chose qui tend vers le cinéma réel d’un Ken Loach ou d’un Lodge Kerrigan (son tuteur lorsqu’elle était élève à la Fémis) mais pas seulement. Car si Grand Central est la preuve brillante qu’on peut faire un film profondément ancré dans un milieu particulier, c’est sans pour autant tomber dans les pièges et les clichés d’un cinéma social ou naturaliste.

Grand Central mêle les genres et c’est ce qui en fait sa singularité, et se situe davantage entre la tragédie grecque et le conte. Un conte cruel dans lequel les personnages seraient en sursis, irrémédiablement condamnés par leur environnement, prisonniers de leur combinaison ou de leur propre corps.

Chez Zlotowski les sentiments sont radioactifs, l’amour est ici une malédiction aussi dangereuse que la radioactivité. Invisibles, ils contaminent lentement et menacent le quotidien des nos personnages.

Gary (Tahar Rahim), le décontaminateur, flirte avec la mort chaque fois qu’il va travailler dans la Centrale pour faire tourner la machine à fabriquer de l’électricité, mais ce qui va réellement le contaminer et lui sera tout aussi fatal, c’est sa rencontre avec la belle Karole, l’ouvrière de la conserverie de poissons (mais aussi la femme de son collègue Toni, l’excellent Denis Ménochet) qui va l’attirer dans ses filets et le rendre prisonnier de cette passion adultère et clandestine.

Dans GRAND CENTRAL s’il est question de passion, le film est aussi une déclaration d’amour d’une réalisatrice à son actrice. Zlotowski ne s’en cache pas et avoue être amoureuse de son actrice. Avec BELLE EPINE, la réalisatrice offrait à Léa Seydoux un beau rôle, elle lui offre ici un grand rôle. Si l’actrice irradie le film c’est sans aucun jeu de mots tant elle n’a jamais été aussi lumineuse, érotisée, fatale et sensuelle que dans ce film! Après une année bien morne, cette magistrale histoire d’amour sous haute tension sortira en salle le 28 août et devrait sans aucun doute marquer cette rentrée cinématographique!

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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