Green Book, birth of a friendship

Taillé pour les Oscars, Green Book est bien plus qu’une machine à récompenses. Sous la grosse carrosserie se dévoile un film à la mécanique subtile et surprenante. Un film fort, porté par un duo d’acteurs épatant, et une écriture à l’humour inattendu et délicieusement doux-amer.

En 1962, Tony Lip, videur italo-américain, est engagé pour conduire et protéger Don Shirley pianiste de jazz afro-américain lors de sa tournée dans le très conservateur Deep South américain où la ségrégation est encore d’application. Pour mener leur périple à bien, ils doivent se référer à un guide touristique spécifique pour les afro-américains : le Green Book.

De son nom complet, The Negro Motorist Green Book, le livre de Green (du nom de son auteur) est le triste vestige d’une époque où le Sud des États-Unis était soumis à un d’apartheid à la sauce américaine. La discrimination qui entendait isoler la communauté afro-américaine des autres communautés du pays, y a été légale jusqu’en 1964. Cependant, au début des années 30, la classe moyenne afro-américaine émergente commence à voyager et notamment en voiture, ce qui l’expose, dans le Sud, à un certain nombre de dangers et de difficultés : violences, refus de service, arrestations…
C’est pour assurer à ces nouveaux touristes un voyage sans encombres, que Victor Green, postier afro-américain de New-York, développa ce guide qui recensait les commerces et établissements qui acceptaient la clientèle afro-américaine et deviendra la “bible du voyageur afro-américain durant la ségrégation”.
Fin de la parenthèse historique.

Entre Dumb and Dumber (1994) et Dumb and Dumber De (2014), il y a vingt ans, mais surtout une bonne dizaine de comédies potaches qui ont fait la réputation des frères Farrely : Mary à tout prix, L’Amour extra-large, Fous d’Irène, etc. Ils sont avec les frères Coen et les soeurs (ex-frères) Wakowski, une des fratries les plus connues et productives du cinéma US. Alors quand l’aîné décide de se la jouer solo et pour réaliser une comédie dramatique de surcroît, il y a de quoi être attendu au tournant.

Force est de reconnaître qu’en adaptant le scénario de Nick Vallelonga, le fils de Frank “Tony Lip” Vallelonga, Peter Farrely négocie plutôt bien son virage. L’aîné des Farrely n’a manifestement plus envie de faire rire aux éclats mais d’émouvoir. Le rire étant une émotion, Peter Farrely ne se renie pas, et traite son sujet sans oublier d’y ajouter un zeste d’humour. Ce traitement, entre gravité et légèreté, rend cette chronique des débuts d’une amitié tout à fait attachante. D’autant qu’elle met en scène deux personnes que tout oppose. Un intellectuel afro-américain, homosexuel de surcroît, et un italo-américain mal dégrossi et notoirement sujet aux préjugés racistes. De par la répartition des rôles, le film joue sur le codes et les stéréotypes pour les déconstruire tout en soulignant l’hypocrisie et l’absurdité de la ségrégation.

Au risque de sombrer dans la banalité, il est cependant utile de souligner que dans l’Amérique de Trump, Green Book a une résonance particulière. L’actualité américaine a la malheureuse  tendance à sortir certaines scènes du film du registre de l’histoire ancienne. Essentiel et salutaire sont deux adjectifs pour qualifier Green Book qui, dans ce contexte, sont loin d’êtres galvaudés.

Est-ce son rôle de Russe dans Les Promesses de l’ombre de Cronenberg qui influence cette perception ou Viggo Mortensen confère-t-il involontairement à son personnage un accent qui tient plus de l’émigré russe que de l’italo-américain? Poser la question, c’est poser le doigt sur l’unique réserve qu’inspire le magnifique duo que l’acteur américano-danois compose avec Mahershala Ali, dans le rôle de Don Shirley. Car oui, Ali et Mortensen livrent une prestation quatre étoiles et rendent ce “budy”/road movie absolument savoureux. Mahershala Ali interprète un Don Shirley à la fois touchant et drôle par sa manière d’interagir avec Tony Lip.
Malgré l’accent, Viggo Mortensen excelle dans ce rôle de baratineur qui derrière son corps gonflé par l’âge et un appétit insatiable dissimule une réelle sensibilité.

La témérité de Peter Farrely a ses limites. Il change de registre, mais ne prend pas de risques en ce qui concerne la mise en scène. De facture très classique, Green Book concentre son énergie sur l’écriture et les dialogues, sur le rapport complexe entre deux hommes qui défient la société de l’époque par les seules conditions de leur relation. Relation soumise aux dogmes raciaux mes également aux préjugés d’ordre social que Tony Lip et Don Shirley nourrissent l’un envers l’autre.

Sans avoir l’air d’y toucher, Green Book est un vrai feel-good movie. Une histoire d’amitié qui franchit des obstacles colossaux pour aboutir bénéficie toujours d’un crédit incontestable. Quand le talent et le cœur s’en mêlent avec autant d’intensité, cela offre un beau moment de cinéma. Green Book est une belle réussite qui, en plus de ses qualités intrinsèques, a le mérite de sortir de l’oubli un artiste injustement oublié.

Green Book est à apprécier dans les salles à partir du mercredi 30 janvier 2019.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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