Haute Pression

« Un mystérieux masque est apparu dans la cour du « Ministère des Affaires », sous les yeux ébahis de deux gardiens. Depuis son arrivée, tout s’inverse: des températures tropicales s’abattent sur l’Europe, des palmiers poussent au pied de l’Atomium… Du Nord au Sud, le pays est bouleversé. Journalistes, scientifiques, politiques… chacun y va de sa propre analyse. L’opinion publique s’empare du phénomène. La jeunesse manifeste. La révolution est-elle à nos portes? Le chaos règne et il convient de rétablir l’ordre. Mais comment? Tandis que le prix du masque grimpe en bourse, les deux gardiens font leur boulot, comme tous les jours, jusqu’à ce qu’un homme, venant d’on ne sait où, vienne réclamer le masque sous le prétexte qu’il appartiendrait au patrimoine de son pays… »

C’est sur un bulletin météo pour le moins inédit dans nos contrées que s’ouvre la pièce: l’arrivée  en Belgique du masque, qui semble doté de pouvoirs mystérieux, vient de tout chambouler, et les deux gardiens du Ministère, duo de bras cassés interprété brillamment par Karim Barras et Alexandre Trocki, ne savent plus où donner de la tête: appeler le chef, solliciter l’intervention d’une brigade de sécurité, d’une brigade de déminage??? Les scènes cocasses vont alors se succéder, et le spectacle va bouleverser notre système cartésien de pensée et nous emporter dans son délire.

Jouant sur plusieurs médias, la pièce cherche à nous faire nous questionner sur la valeur des choses: que se passe-t-il si un objet – particulièrement un objet d’art – et la personne qui l’a conçu arrivent en même temps à la frontière de l’Europe? Quel traitement réserve-t-on à l’un et à l’autre? Quelle valeur doit-on donner aux objets: bouts de bois au village, outils de compréhension de l’Africain? Que vaut l’artiste qui les a produits? Et, plus largement, que vaut l’être humain lui-même? Haute Pression met à jour toutes ces « folies » humaines.

Résultat d’une commande du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, ce spectacle ambitionne de donner à réfléchir sur l’état actuel et le devenir des musées ethnographiques, et plus largement sur le devenir de la conception occidentale du continent africain, de son art, de ses habitants.

Longtemps en effet, l’Occident a appréhendé le monde avec des systèmes classificatoires, très cartésiens, cherchant à expliquer les choses, sans forcément ressentir, et cette conception, du fait de la suprématie européenne d’alors, est devenue globale. La présence du masque sur scène, relayant un certain animisme, en écho à certaines croyances vaudou, vient questionner cet ordre établi.

Le recours à la télévision vient soutenir cette remise en cause: tout au long du spectacle, des séquences vidéo viennent alimenter les bruits et les rumeurs autour du masque. Les avis des experts comme clés d’analyse et de vérité, les discours des hommes politiques qui s’emparent des événements pour faire entendre leur voix et élever le nombre de celles de leurs électeurs, autant de sources acceptées sans remise en cause, sans recoupement des sources, par cet Occident qui ne se remet définitivement pas en question…

Le spectacle cherche définitivement à brouiller les pistes, et y parvient très bien: les bons vieux repères belges sont complètement floutés (à l’instar de l’un des gardiens du Ministère de Affaires souhaitant vivement retrouver les bonnes petites femmes belges, blanches et flasques) et cette inversion des situations pousse chacun à se mettre à la place de l’autre, à chercher à le comprendre. Et si l’Afrique était riche? Et si les valeurs dominantes étaient à revoir?

La musique et la danse sont également largement et habilement utilisées pour travailler l’ambivalence entre le réel et l’imaginaire, et nous plonger dans une atmosphère surréaliste. Les interventions dansées de Simone Gomis sont particulièrement réussies et impressionnantes de maîtrise technique et de présence scénique, tandis que le choix musical s’est porté sur le registre sud américain de Osvaldo Hernandez, qui produit une musique très « sylvestre » et « elfique » à mon sens (ceci est donc un commentaire positif) afin de s’éloigner de la musique africaine trop connotée et de dresser un parallèle entre l’Histoire de l’Amérique latine et l’Histoire de l’Afrique.

L’alternance de la vidéo, la danse, la musique et le théâtre donne un rythme dynamique à la pièce, qui nous entraîne dans une espèce d’entre-mondes, à la croisée du réel et de l’imaginaire, et qui questionne la valeur accordée par nos sociétés à ce qui n’est pas financier, à ce qui relève de la communauté, des valeurs morales. Quelle sera l’attitude adoptée par l’Homme à la fin de cette pièce? Je vous conseille d’aller le découvrir par vous-même au théâtre Varia jusqu’au 12/10/2013.

Du 1er au 12 octobre 2013 à 20h30 au théatre Varia (http://www.varia.be/)

Texte et mise en scène de Denis Mpunga

Avec : Karim Barras, Frédéric Lubansu, Alexandre Trocki / Danseuse : Simone Gomis / Musiciens : Osvaldo Hernandez, Patricia Hernandez / Avec la participation de Paul Germain, Fanny Marcq, Katik Bakomba

Tarifs : de 8 à 20 € & Article 27

Durée du spectacle : 1h10

Pour de plus amples informations : http://www.varia.be/

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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