« Hergé aurait été surpris qu’il y ait encore pareil engouement pour son oeuvre. » – Interview de Dominique Maricq

Ne dites pas à Dominique Maricq qu’Hergé n’a plus aucun secret à révéler, l’ancien professeur devenu spécialiste de l’univers de Tintin vous contredira avec preuves et efficacités. Il vient d’ailleurs de sortir un très beau livre sur Les trésors de Tintin: une collection de 22 fac-similés tous plus éblouissants les uns que les autres et permettant de mieux saisir la richesse du travail d’Hergé (de ses bleus de coloriage à un merveilleux carnet de notes, tout en passant par du matériel publicitaire); le tout accompagné d’un livre de 96 pages revenant sur l’essentiel de la carrière d’Hergé, album par album de Tintin et avec un ton permettant à chacun de se retrouver. Car non, ce n’est pas ce livre qui modifiera les grandes théories autour de l’oeuvre du maître de la Ligne Claire, mais en tout cas, la met-il à portée du grand public. Avec l’importance d’un regard de tintinophile amoureux avant d’en être un des grands spécialistes, après 17 ans passés aux Studios Hergé. 17 ans et loin d’être lassé tellement Dominique en découvre tous les jours.

Nous l’avons rencontré sur le coup de midi, speedé par l’excellent ristretto de Casterman et après une matinée dans les bouchons, le regard éclatant de passion. Pour parler de son livre mais aussi de tout ce qui se rapproche de près ou de loin d’Hergé, cet auteur avec un A majuscule.

Bonjour Dominique Maricq. Ce qui est assez dingue, dès l’ouverture du livre et avant même d’en arriver au propos du livre en lui-même, ce sont ces signatures, nombreuses. Impressionnant, non, le nombre de fois où Hergé a changé sa signature?

Rien que ça c’est un cadeau, ça n’a pas été produit très souvent. Et ça montre combien Hergé était artisan et professionnel. Déjà très jeune, il se crée une signature, personnelle. L’évolution de cette signature est l’évolution d’un artiste en perpétuelle recherche, avec le goût de la créativité avec des éléments proches des designers. Dès l’entrée, c’est un homme d’image et de lettres à la fois. Il aurait aussi pu faire carrière dans la littérature, il écrivait bien.

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C’est une belle entrée en matière qui rappelle les pages de gardes des albums. Après, soyons honnête, le premier à avoir fait ça est un Hollandais (nul n’est prophète en son pays!), Hugues Van Opstal, qui, il y a longtemps déjà, avait rassemblé toutes ces signatures dans un livre exceptionnel: Tracé Hergé. Mais illisible dans sa version francophone, une sorte de google traduction des mauvais jours, et qui pourtant rassemblait des informations sensationnelles sur la vie d’Hergé. Plus on avance, plus la pyramide se construit. C’est sans doute plus facile d’écrire un livre maintenant sur Hergé que les pionniers qui ont commencé à écrire sur le sujet.

L’idée de base était de présenter un accès à des documents auxquels le public n’avait pas accès auparavant. De lui donner du matériel, du palpable, pas seulement une représentation sans relief.

Ca ne s’essoufflera jamais?

C’est vrai qu’on pourrait croire, qu’il y a une lassitude qui pourrait s’installer. J’en sais quelque chose, je travaille au studio Hergé, du matin au soir, mais ce qui est fascinant, c’est toutes ces découvertes nouvelles, des gens qui viennent vous voir avec des albums dédicacés très spécialement retrouvés au fond du grenier de leur grand-père (c’est arrivé récemment!) et derrière ces dédicaces se cache une histoire. Et en remontant le fil conducteur, on pourrait presque écrire un livre. Pour peu qu’on s’intéresse à la BD, à Hergé, à la Ligne Claire, on y trouve son compte. Et quoiqu’on en pense, le sujet est loin d’être épuisé. J’ai encore en préparation d’autres sujets, qui me tiennent à coeur et n’ont jamais vraiment été abordé. Il faut être là au bon moment.

Ce livre-ci ne va pas révolutionner le genre, et ce n’est pas le but. L’idée de base était de présenter un accès à des documents auxquels le public n’avait pas accès auparavant. Sur 200-300 ouvrages parus maintenant, on ne peut éviter les redites et des choses que tout le monde peut savoir. Ce qui m’a frappé, c’est au-delà de tout ce qui a été dit, il y a une réelle demande du public d’en savoir plus. J’ai fait beaucoup de visites au Musée Hergé, avec des personnalités, et les gens savent avant tout une chose: ils connaissent les planches des albums, le produit fini. Et au-delà, les crayonnés, les découpages, les bleus de coloriage, pour beaucoup c’est encore inconnu. Ils sont toujours étonnés de ce travail d’artisan infatigable.

J’aurais pu choisir bien d’autres fac-similés, vu qu’on est gâté. Le livre les justifie, c’est une mise en bouche, qui remet en contexte les albums sans érudition, avec zoom sur les autres productions d’Hergé (publicité, frises décoratives…) et clin d’oeil sur l’apparition de nouveaux personnages. Prétexte aussi à utiliser beaucoup d’images. Il y a les fac-similés et tous les visuels, nombreux, qui ne sont pas que des cases d’albums. Je me suis fait plaisir avec des couvertures du Journal, de Vaillant. En connaissance de cause, le public est souvent en périphérie des choses. Cette vulgarisation grand public me tenait à coeur avec l’aspect beau livre et en même temps je ne voulais pas écrire des choses trop stupides. Je voulais présenter les choses de manière simple mais complète. Défaut de prof, je voulais synthétiser et intéresser le public. Ne pas développer un sujet pour s’apercevoir qu’on passait au-dessus de leurs têtes.

Justement de prof au Studio Hergé…  Incroyable, non? Comment ça s’est passé?

J’ai totalement fait le chemin inverse des grands connaisseurs Peeters, Godin… Je suis un prof de Français qui a toujours aimé la BD et qui en parlait aux cours. Les élèves savaient qu’en me lançant sur Hergé, ils éviteraient l’interro. Puis, à un moment, j’avais fait le tour de l’enseignement. J’aurais voulu travailler pour le CBDBD (Centre belge de la bande dessinée. Puis, un coup de fil: il y avait peut-être une place pour moi en tant qu’archiviste à la Fondation Hergé. Je n’avais rien à perdre, je suis allé à un entretien d’embauche, quinze minutes plus tard j’étais comme un enfant dans ce temple. Comme j’avais l’habitude d’écrire, on m’a proposé des petits projets d’écriture. Puis depuis 2006, un ouvrage par année. Des ouvrages de vulgarisation pour un public sans le background des spécialistes, et avec la plus-value d’avoir des documents à portée de main que des grands spécialistes n’ont même pas.

Les documents d’Hergé, c’était gigantesque, non?

C’était mon premier boulot. J’ai trié à peu près 20 000 documents pendant 6 mois avec un collègue. C’était fort en désordre suite à des manipulations, maintenant tout est numérisé. Mais il avait tout, il se documentait beaucoup. Avait des lettres de spécialistes de domaines.

Il a voyagé tard quand même?

Il faisait pas mal de petits voyages, mais en Europe, en Italie, au Portugal. Il commence les voyages type Tintin dans les années 60, il va en Amérique, en Chine, en Asie, il commence à vivre. Lui, n’avait pas le temps avant, c’était un stakhanoviste, il en a fait des burn out. Il fait partie des maniaques du boulot: Jacobs, Roger Leloup, Jacques Martin. Des gens qui bossent tout le temps. Sans jamais beaucoup de vacances.

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On résume, parfois par omission, Hergé à Tintin! Alors que c’est quand même aussi Quick et Flupke, Jo, Zette et Jocko etc.

Alors que pour chacune de ses séries, il y a eu énormément de changements, de lettrages, de reformatages… Pour le moment, je collabore à une série sur les avions, là on voit que d’un album à l’autre, ça change du tout au tout. Hergé, c’est une apparente simplicité, mais dès qu’on s’y intéresse il y a toujours des détails qu’on découvre et que personne n’avait jamais vus avant. C’est ahurissant: chaque fois qu’on croit en avoir fini, qu’on est soulagé, ce n’est pas fini. Avec Hergé, on n’en finit jamais.

Nous sommes en 2014, Hergé disparaît en 1983, son dernier album sort en 1976, et ce mythe ne cesse pourtant de se construire. Et même en se basant sur d’anciens ouvrages, il y a toujours ce mouvement, cet International Tintin qui est en marche. Je crois qu’Hergé aurait été surpris qu’en 2014, il y ait encore pareil engouement pour son oeuvre.

Tintin commence au Pays des Soviets. Vous dites dans votre livre qu’il y a une évolution graphique entre le début et la fin.

C’est vrai que quand on voit les choses de manière basiques, on peut dire que les dessins sont laids. Hergé lui-même était honteux, disant que c’était un péché de jeunesse. Or, ce n’est pas vrai, ça ne se constate pas d’une planche à une autre, mais entre le début et la fin, il y a déjà une évolution. Et ça aussi, c’est remarquable. Enfant, dans mes premiers albums, j’avais du mal à comprendre que d’un album à un autre, pourtant très proches dans le temps l’un de l’autre, Tintin n’était pas exactement pareil. Sa silhouette, le décor… C’est la qualité de cet artiste. Même si, toute sa vie, il a reproduit le même personnage, il a sans cesse été en gestation graphique, à apporter des améliorations. Entraînant parfois des sommets.

Avec aussi un travail pour adapter ses albums en noir et blanc à la couleur.

Son rapport à la couleur fut compliqué. Il ne faut jamais oublié qu’Hergé était d’abord un dessinateur de presse, toutes ses séries paraissaient dans des journaux. Aussi bien en France qu’en Belgique, mais aussi au Portugal. Le tout en noir et blanc. Et il était très sensible à l’esthétique du noir et blanc. Très impressionné aussi par toute une série de travaux d’artistes, dans la pub ou le cinéma, et le contraste que pouvait amener le noir et blanc, souvent très expressif. La couleur pouvait parasiter son dessin, le compromettre. La comparaison entre les versions permet de retrouver une expressivité intense alors que la couleur magnifie le dessin mais le met moins en relief. Pareil avec le décor, le décor tue le décor: des combats aériens, presque abstraits en noir et blanc et perdant de la force en couleur.

Mais Hergé se laisse convaincre par son éditeur de passer à la couleur qui devient synonyme de plus grand succès. Le succès, d’estime à l’entre-deux-guerres, devient important, commercial et financier. Dans les années 4, les tirages sont vite décuplés.

Tout en passant un peu à côté de l’essence même du trait d’Hergé en noir et blanc, alors?

Les fins connaisseurs préfèrent souvent les versions originales: plus spontanées, plus directes. Après, il ne faut pas tomber dans l’excès non plus, la couleur a amené toute une série de choses. Par exemple, les combats de pirates à bord de la Licorne, tout ça est plus spectaculaire en couleurs. Ce n’est pas le noir et blanc contre la couleur, mais c’est au cas par cas.

D’où le travail de reformatage, d’agrandissement de certaines cases qui dans les strips étaient assez rikiki. Ca lui permet des scènes d’ambiance comme au cinéma.

Noir et blanc dit aussi Tintin au Congo, un ouvrage polémique. Pourtant, c’est assez étonnant de lire dans votre livre que finalement c’est le Congo qui a réhabilité cet album en riant de la manière dont les Occidentaux concevaient les Africains.

Ce serait le sujet d’un très beau livre. Je suis frustré que les quelques publications sur Tintin au Congo ne se limitent qu’à quelques pages malgré leur intérêt. En tant que grand amateur, je trouve que ce sujet mérite une somme, beaucoup de nuances, de contextes, de travaux. J’ai fait plusieurs conférences sur le sujet, quand on fait l’inventaire de toute la littérature, films etc. dans les années 30-40-50, on est stupéfait du nombre de clichés racistes, antisémites passés comme lettre à la poste. Alors qu’Hergé était pointé du doigt. Pourquoi? Parce qu’on ne prête qu’aux riches: par exemple, Franquin, juste après la guerre et la découverte des horreurs des camps, dessine en première page du journal Spirou un tailleur juif de manière immonde. Et c’est le cas de plein d’autres artistes passés entre les mailles du filet. Sujet délicat, mais au Congo, les Congolais ont bien d’autres chats à fouetter que les images soi-disant racistes dans Tintin au Congo. Même qu’ils adorent, car ils en sculptent des petits objets qu’ils vendent pour ne pas mourir de faim.

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Symptôme d’une époque, mais fallait-il être propagandiste pour être publié dans un journal. On le voit avec l’Abbé Wallez qui force un peu Hergé à faire un album au Congo (alors qu’il voulait l’Amérique) pour attirer des gens dans les colonies).

On sent qu’Hergé, jeune, découvre petit à petit son talent: manifestement, son petit personnage a du succès. Mais les premiers albums se font sous influence. Lui qui passe d’un boulot stupide, de classement administratif, à une dimension créative. Et on peut cependant être redevable à l’Abbé Wallez qui lui dit: crée ton supplément! Hergé crée alors son emploi, et un statut d’auteur de bande dessinée.

Mais, il est vrai que les premiers albums sont des albums de commande, représentant une certaine idéologie. Tintin défend la bonne parole de l’Occidental au-delà des frontières. Je crois que le jeune artiste a des volontés et aspiration propres. Sa chance, c’est la proposition des Éditions Casterman de publier autre part, sur un support plus connu. Et de se détacher idéologiquement et financièrement de l’Abbé Wallez, qui l’exploitait et bafouait un peu ses droits. Mais, c’est grâce à ce fil conducteur et cet événement de départ qu’Hergé s’est lancé dans cette carrière. Il a réussi très vite à insuffler des choses personnelles, reconnaissables.

Après, on ne peut pas non plus isoler un album de l’oeuvre à laquelle il appartient. On le voit plus tard, quand Tintin sympathise avec Tchang et fait fi des idées reçues dans un élan d’humanisme et de fraternité.

Artiste individualiste qui a refusé d’être politisé, et à ses propres coups de cœur, Hergé a eu ses combats à lui, la défense de certaines minorités. Rien n’est jamais aussi simple que ce qu’on peut imaginer. Malheureusement, on vit dans une époque, où très vite on catalogue, dans l’immédiateté. J’ai beaucoup aimé une interview de Patrick de Saint Exupéry, à la tête de la revue XXI qui disait: « Après une inondation, ce qui manque le plus c’est l’eau potable. » Par rapport à Hergé, moi je conseille aux gens de lire et relire énormément de choses liées au contexte historique pour se faire une opinion plus correcte. Mais c’est plus facile de retomber dans des clichés permanents à propos d’Hergé et de prises de position qu’il n’a pas vraiment eues.

Le seul reproche que je lui fais, qui est saillant, c’est cette forme d’autisme par rapport au monde qui l’entoure. C’est un artiste, et comme beaucoup d’artistes, il est un peu égocentrique. Il fait son oeuvre, son business, et il a du mal à avoir de l’empathie pour des phénomènes qui l’entourent, parce qu’il n’est pas politisé, qu’il est peut-être pas suffisamment informé. Donc, il préfère s’abstenir: il disait parfois que « Toute conviction est une prison ». Il ne voulait pas prendre position pour ne pas être dans l’erreur.

À côté de ça quel regard sur le monde, les thèmes d’actualité. Sa grande chance, ou son feeling permanent, est d’avoir toujours pu s’entourer de manière efficace. Il n’a pas fait beaucoup d’études mais s’est vite entouré de gens qui avaient pas mal de bagage culturel, lettrés… Et il y a chez Hergé, cette soif de savoir permanente, il aime lire, il a des lectures tous azimuts. Puis, le Hergé de vingt ans n’est pas le même que celui de 60. Le Musée Hergé l’a prouvé: allez dans la salle où sont exposés les 33 tours qu’Hergé écoutait dans les 60′s-70′s, c’est la grande stupéfaction, les mêmes choses que moi: les Pink Floyd, Bob Marley, Keith Jarett. Et en BD, il aime Reiser, Bretécher, Charlie Hebdo. Il appuie même, étonnamment, Mai 68. Je crois que plus on connaît l’histoire du XXème siècle, celle de la Belgique et celle d’Hergé, plus on peut faire des connexions. Et ça dépasse les clichés anti-communistes, racistes, antisémites entendus 10 000 fois. Et qui m’ont beaucoup choqué, j’ai un père qui a été dans les camps, et comme j’étais prof d’histoire je me suis renseigné.

Et alors ?

Je pense qu’Hergé n’a jamais été un collabo, mais il avait des amis qui, pour des raisons financières, bossaient pour des magazines collabos. C’est vrai qu’en Belgique, l’épuration a été très féroce, plus qu’en France. Il y a eu cette hargne après la guerre qui s’est attaquée à des gens qui n’avaient pas fait grand-chose de mal. Hergé a été arrêté plusieurs fois. L’auditeur militaire était à chaque fois un peu gêné. Il n’y avait pas grand chose à lui reprocher si ce n’est le fait d’avoir travaillé pour le journal Le Soir. Mais c’était une opportunité puisque tiré à 300 000 exemplaires. Sans compter les journaux flamands. Mais, très honnêtement, je voulais en savoir plus, et plus j’avance plus je crois qu’autant lui a peut-être été par facilité proche de certaines personnes, alors que d’autres, son épouse Germaine, était profondément rangée du côté de l’Ordre Nouveau.

Pourtant c’est resté des années après, non ?

Oui, les questions sont restées sensibles. Pour l’inauguration de la rue Hergé en 1989 à Louvain-la-Neuve, comme j’y habitais, j’avais demandé au bourgmestre ce que ça suscitait. Il y a avait vraiment deux camps très opposés, qui envoyaient des lettres: « Si cette plaque est mise, on la retire ». Ca venait des mêmes, des enfants de parachutistes, des invalides de guerre… mais ils n’étaient pas forcément d’accord entre eux.
Mais, il y en avait d’autres qui y voyaient la distraction pendant la guerre, un strip de détente dans le journal.

À Stockholm, les gens sont fous de Tintin, se tatouent Tintin.

Preuve en est, l’oeuvre et le personnage subsistent encore et toujours. Pourquoi s’intéresser à Hergé alors que plein d’autres auteurs n’ont pas cette visibilité, après leur mort ?

La chance avec Hergé, si je puis dire, c’est qu’il n’a pas eu de descendance. C’est triste avec beaucoup d’artistes, à leur décès, les enfants ne s’entendent pas, dilapident le patrimoine. Avec Hergé, à 95% nous avons quasi tout. Sa seconde épouse a créé aussi cette fondation pour faire vivre encore cette oeuvre. On n’est pas la seule fondation, mais je cherche un exemple d’autre fondation qui met en pareille évidence une autre oeuvre. La consécration a été le Musée: tout montrer au grand public.

Le miracle, c’est qu’il n’y a pas un jour où on ne me sollicite pas pour l’une ou l’autre découverte. Je rencontre des publics de pays différents, de profils sociologiques différents. À Stockholm, les gens sont fous de Tintin, se tatouent Tintin. On ne voit pas ça avec Astérix, par exemple. Il y a aussi le développement, mais pas à ce point-là. Ça touche à l’irrationnel, ça dépasse l’oeuvre écrite. Pourquoi en voyant le fétiche arumbaya on pense à tintin plutôt qu’à la statue du Cinquantenaire, pourquoi la fusée lunaire est sur beaucoup de bureaux de patrons dans les magazines de mode. Ça dépasse de loin le papier.

Comment interpréter la manière dont Tintin a conquis le monde? C’est du à quoi? Quelque chose d’universel ?

Il y avait de ça, mais c’était surtout grâce aux traductions. Les premières traductions, en Flamand et en Néerlandais, dès 1946-1947. Puis les premières éditions ont été faites en Anglais, déjà fort utilisé. Puis d’autres ont suivi: en Espagnol, en Catalan. Maintenant, on en est à plus de 100%. Ça a percé quasiment partout sauf en Amérique du Nord. Et c’est vrai que ce n’est pas leur tasse de thé. Une maison a été créée, Little Brown, à New York et elle commercialise les Tintin en petits formats. Un collègue anglophone a également créé un cahier didactique qui les accompagne: l’esprit, la mentalité, les rues de Bruxelles dans Tintin, ça ne parlait pas aux Américains. Donc l’effort est fait pour percer le marché américain mais ça reste timide.

Étonnamment, en Europe, il y a un pays qui résiste toujours: l’Italie. Après la guerre, une tradition culturelle a subsisté au retour aux pays des troupes américaines. En effet, ils avaient envahi le pays avec leurs comics. Soit humoristiques ou les super-héros. Et Tintin de rester marginal. Alors qu’en Espagne, ça a très vite bien marché.
Et un autre créneau marche très bien depuis quelques années, peut-être aidé par le particularisme des volontés indépendantistes, c’est les traductions dialectales ou locales: Basque, Corse, Saintongeais, Monégasque, tous les Wallons, les Bruxellois, les Flamands. C’est costaud.

Avec un grand soin apporté à la traduction, non ?

Ça a été un gros plus de la Fondation et du boulot des Studios. Pendant tout un temps, c’est resté improbable et assez éloigné de l’esprit originel. Et donc, le gros avantage est d’avoir des traducteurs qui sont aussi des Tintinophiles entre guillemets et qui perçoivent mieux l’esprit d’un album et essayent, malgré la spécificité de chaque langue, colle au mieux avec la langue d’origine. Mais, c’est sûr, on comprend mieux un album de Tintin et ses subtilités quand on est belge ou français.

Marketing avant l’heure aussi, notamment quand vous abordez le retour fictif de Tintin en gare de Bruxelles après son voyage au Pays des Soviets.

Oui, il faut casser la légende, merchandising et produits dérivés sont vraiment très anciens. Soyons clair, malgré le côté naïf d’Hergé, le merchandising commence très tôt, dès le Petit Vingtième. Et ça n’a jamais arrêté. C’est d’ailleurs ce que recherchent les collectionneurs: les puzzles anciens, les épinglettes, les pin’s…

Et cette arrivée à la gare, un faux Tintin de retour de Russie descend du train et est orchestré par la foule.

Çà, c’était parfaitement orchestré, l’Abbé Wallez et son équipe, c’est de l’événementiel, du buzz à l’ancienne, sans Youtube mais c’est tout comme.

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, en-dehors de l’aspect cérébral, c’est que ça rend les gens heureux. Le gars qui a plein de soucis, ou les grandes personnalités que j’ai rencontrées, on leur montre Tintin, ils sont comme des gamins. J’ai rencontré Peter Jackson pendant une matinée, il adore Tintin au Tibet et L’île noire, et il était là avec sa petite caméra au poing, il filmait tout. C’est magique. L’île noire, c’est Ranko le gorille. Peter Jackson en est passionné, fasciné, tout petit en Nouvelle-Zélande, il en fait plus tard un film avec King King qui obtient 3 Oscars et une autre nomination. C’est inouï. Les gens sont heureux de Tintin.

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Qu’avez-vous pensé du film d’ailleurs ?

Il y avait deux chevaux de bataille sur lesquels tout le monde était au taquet: le film et le Musée. Avec beaucoup de sarcasmes: on entendait dire que ça ne verrait jamais le jour etc. Bon, le film a été fait et le musée aussi.  Il est vrai que Tintin en 3D, en motion capture, avec Spielberg et Jackson, c’était bien, ça a beaucoup marché en Europe et en Asie. Mais aux États-Unis, ce fut plus dur: ils ont déjà leurs super-héros, on ne pouvait pas leur imposer un petit gamin avec une houppe et un marin alcoolo… ce n’est pas Superman, quoi! Mais au-delà de ça, je me réjouis, ça a relancé un certain intérêt. Par exemple, avec le merchandising du film, ce qui a été le plus convaincant, c’est les fondamentaux de l’oeuvre: le diptyque Secret de la Licorne – Trésor de Rackham Le Rouge. Il y a cet aspect de relance de l’attrait de l’oeuvre, ça me paraît important. J’attends avec impatience le deuxième opus de Peter Jackson et je crois qu’il se fera plaisir. Il ne fait pas ça pour l’argent, pour la notoriété, il n’en a pas besoin. Ça traîne un peu mais ça se fera. C’est un phénomène unique dans la BD, au-delà des polémiques et des controverses, les gens continuent à aimer ça. Comme dirait ma mère: « Tant qu’ils font ça, ils ne font rien de mal ». Il y a toutes sortes de publics.

Et le musée alors ?

C’est encore une histoire de longue haleine. Moi, qui ai vécu ça de l’intérieur. C’est vrai que pendant de longues années, il était pressenti qu’il soit installé à Bruxelles, en toute logique. Mais, on a tellement emmerdé ceux qui voulaient construire ce musée, avec tellement de problèmes à la belge que les bailleurs de fonds ont failli ne pas le faire. Surtout que Paris lui faisait les yeux doux! Ça a failli se faire à Paris, honnêtement. Et la petite histoire c’est que comme habitant de Louvain-la-Neuve, le futur bourgmestre Jean-Luc Roland m’a téléphoné un jour en me demandant si ce n’était pas envisageable de faire ce musée dans ma ville. Je lui ai dit: « M’enfin, Louvain-la-Neuve? Mais non. » Puis Fanny et Nick Rodwell sont venus à Louvain-la-Neuve et ont été enchantés. Et c’est comme ça que ça s’est fait, c’est aussi bête que ça. C’est un cadeau extraordinaire pour la Belgique. Sinon, c’était Paris ou la Suisse. Il fut à un moment question de Knokke, c’est en Belgique mais bon. Ce musée, chaque fois c’est la même chose, les gens se disent qu’ils n’imaginaient pas ça. Après, c’est vrai, ce n’est pas un musée pour les enfants, mais ça ne devait pas être Walibi, ni Eurodisney. J’étais prof, il faut bien préparer la visite, être didactique.
Après, personnellement et si je suis content que ce musée soit dans le Brabant Wallon, je rêvais d’un Boulevard de la BD bruxellois avec le CBBD, l’espace Jacobs, le machin Hergé. Manifestement, c’est compliqué chez nous. Tout a été financé par ceux qui voulaient le faire.
Mais, ce n’est que le début, on a essuyé les plâtres, il a fallu le temps. L’audioguide, c’est une entreprise parisienne très cotée qui l’a fait mais ils avaient l’habitude de travailler pour les musées traditionnels, donc il a fallu régler certains problème. Au niveau de la prononciation, « Hergé est né à Etterbeek, imaginez. Il fallait tout le temps négocier. Maintenant, ça commence à marcher, le bouche-à-oreille fonctionne, avec beaucoup d’étrangers.

Ça a permis de nouvelles choses?

Le musée a également fait un appel d’air en interne, la création a fait prendre conscience à nos patrons le fait qu’ils devaient mettre à disposition de meilleures conditions d’archivage. On est vraiment très gâtés maintenant, pour la bonne conservation, la restauration… ce qui coûte vraiment très cher, les originaux qu’on restaure. Et la numérisation, on est vraiment devenu des spécialistes. J’ai un jeune collègue qui est un magicien des écrans, les scanners sont des bêtes de guerre. Il a fallu du temps mais là on est parti pour la gloire. Alors que moi j’ai connu l’époque des grandes échelles à escalader.

Au niveau des fac-similés, avez-vous un coup de cœur ?

Sans hésiter, le carnet bleu (ndlr. le meilleur associé d’Hergé, il l’emportait partout, y dessinait ses ébauches, notait ses idées, etc.), c’est un inédit total. J’étais assez fier. En fait, ce sont toutes des choses qui nous appartiennent, qui sont dans nos coffres. Et, en interne, vu nos scanners, on a fait tout un travail pour donner à l’extérieur des produits en haute définition, scannés dans les conditions optimales. Pour ne pas trahir l’original. On est parfois déçu du résultat, et d’ailleurs on voit beaucoup d’auteurs de BD le dire, ici on voulait faire au mieux. Même si il y a toujours des petites différences entre la copie et l’original. Mais, moi qui connais ces documents, je trouve ça bluffant. On pourrait d’ailleurs craindre que certains aient la faiblesse de vouloir les vendre mais le papier est différent. Mais il y a déjà des petits malins qui essayent de refourguer le fac-similé du premier Petit Vingtième sur Ebay. Mais personne n’est dupe. Mais on a été très exigeant sur la qualité de reproduction car nous avions les moyens au sein des Studios.

Il y a une pure merveille, qui à elle toute seule vaudrait le prix du bouquin: le poster « Bonjour libraire », qui est, à mon sens, une des plus belles pièces hors album. C’est le Graal.

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Les avez-vous choisies ?

Ces 22 pièces sont le fait de mon choix, il aurait pu y en avoir beaucoup plus mais c’est une question de coût. Il y a cette dimension palpable, physique, on est passé outre de la simple image de reproduction, une page, une face d’un poster et pas l’autre. Le plus compliqué fut la sélection et la négociation des pièces. Je ne suis pas le seul à décider naturellement, il y avait l’éditeur. Je devais à chaque fois faire un plaidoyer pour montrer le bien-fondé de telle ou telle reproduction. Parce que c’est historique et sentimental, mais pas sexy et flashy. Moi, je suis dedans du matin au soir, je savais quels documents n’avaient jamais été publiés. Quand j’étais prof dans l’enseignement technique et professionnel et j’avais une certaine liberté d’action. Pour initier mes élèves au cinéma, à d’autres films que les grandes productions; donc je leur ai montré des films durs: Bagdad Café, etc. J’étais parfois très étonné de leurs réactions, on ne leur avait jamais montré certaines choses, de leurs jugements, de leurs goûts. Ici, c’est pareil, ce n’est pas parce que c’est grand-public qu’il faut leur resservir des images classiques, des simples cases. C’était mon combat d’imposer du nouveau matériel, l’envers du décor. En y mettant l’aspect ergonomique et de ne pas abîmer les facs-similés en les regardant. Avec une pure merveille, qui à elle toute seule vaudrait le prix du bouquin: le poster « Bonjour libraire », qui est, à mon sens, une des plus belles pièces hors album. C’est le Graal.

De quoi plaire au grand public, mais également aux connaisseurs et collectionneurs ?

Ici, les maniaques vont acheter deux exemplaires: un pour le dépiauter, l’autre pour le conserver soigneusement. C’est un monde fou les collectionneurs.

Et au niveau de vos projets ?

J’ai fort envie d’écrire le tome 2 d’Hergé côté jardin. Un ouvrage qui m’a beaucoup plus, dans la verdure du Brabant Wallon. Sinon j’ai d’autres projets de livre mais je ne veux pas les dévoiler. L’erreur serait d’annoncer un truc et de ne pas le faire. Ça demande tellement d’efforts, de recherches et de travail. Puis, l’avantage et l’inconvénient des personnes qui aiment Tintin, c’est qu’ils ne nous ratent pas. Ils sont tellement pointus et exigeants que quand on travaille « pour Hergé », on n’a pas le droit à l’erreur ou à l’approximation, à la généralisation abusive. On se doit d’être pros. 

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Dominique Maricq, Les trésors de Tintin, Editions Moulinsart/Casterman, 96 pages + 22 fac-similés, 34,50 €.

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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