The Hobbit, 2e partie : La Désolation de Smaug

Fidèle à la tradition qu’il a instaurée avec le Seigneur des Anneaux (dont le dernier volet vient de souffler ses dix bougies), Peter Jackson dévoile en cette fin d’année la très attendue suite du Hobbit. Sobrement intitulée « la Désolation de Smaug », cette continuation des aventures de Bilbo Sacquet ne semblait pas devoir déroger à la spirale du succès qui anime la Terre du Milieu depuis que le réalisateur en a entrepris l’adaptation sur grand écran. Les premières bandes-annonces paraissaient en effet mettre en avant un long-métrage s’inscrivant dans la droite ligne de son prédécesseur en termes de parti pris ou d’esthétique. Cependant,  on pouvait légitimement se demander comment Jackson allait négocier cet écueil cinématographique particulier que représente le second épisode d’une saga et qu’il est possible de résumer de la manière suivante : comment susciter l’attention du spectateur, sachant que l’effet de surprise est passé ? À cette problématique s’ajoutait pour nous l’envie de voir s’envoler quelques fausses notes gênantes de l’opus précédent telles que l’exagération de la bouffonnerie des nains ainsi que la longueur de certaines scènes qui rendaient encore plus palpable l’étirement de la matière scénaristique sur trois productions.

Ces défauts sont pourtant balayés dès les premières minutes de projection où l’on constate que P. Jackson a radicalement changé son approche du contenu :  les séquences contemplatives de montagnes, forêts et autres paysages qui pullulaient dans le premier volet se voient accorder  une place plus raisonnable, l’espace dégagé profitant largement l’action pure et dure. Ce choix offre au long-métrage le rythme qui manquait cruellement au premier film. L’évocation du refuge et de la personnalité de Beorn symbolisent à eux seuls ce changement de paradigme : ici, point de ruse, de chansons gaies et d’animaux fantastiques comme dans le texte original mais bien une course-poursuite in extremis, des escarmouches ours-loups et une atmosphère pesante de bout en bout. Il faut dire que l’intrigue se prête bien à un noircissement du tableau coloré esquissé dans le premier épisode du Hobbit : alors que Gandalf découvre avec horreur que Sauron est revenu en Terre du Milieu, Bilbo et les nains se rapprochent toujours un peu plus de la Montagne Solitaire où le dragon Smaug veille sur le trésor de Thorïn. Mais la route vers l’or est semée d’embûches comme par exemple la Forêt de Mirkwood.

L’évocation de ce ténébreux cadre naturel est l’occasion pour Jackson de recourir à nouveau  à cette bonne vieille recette balzacienne du retour des personnages :  après Frodon dans l’opus précédent, voici à présent Legolas ! Si ce dernier apparaît en fil rouge tout au long de la narration, on pourra toutefois regretter le manque de consistance de son rôle, ses interventions se résumant le plus souvent à des scènes acrobatiques d’affrontement (très bien mises en scène soit dit en passant). On sent bien que le réalisateur a pourtant tenté d’éviter cette tendance en greffant à la trame une pseudo jalousie amoureuse (consacrant l’apparition de la guerrière elfique Tauriel). Néanmoins, rien n’y fait : l’elfe qui aimait les diversions ne parvient pas à troquer son image de machine de guerre inépuisable contre celle d’acteur essentiel à la pellicule. C’est d’autant plus dommage qu’à côté de ces instants de déshumanisation, l’archer virevoltant est présenté comme mature, limite charismatique, une attitude qui ne transparaît à aucun moment dans le Seigneur des Anneaux. L’âge d’Orlando Bloom doit sans doute y être pour quelque chose : il est des choses que même le numérique ne peut effacer.

Ce gain d’adultisme touche pareillement Bilbo et les nains, le premier éclipsant définitivement les seconds grâce à un courage insoupçonné et d’astucieuses combines. Moins perdu et découvrant l’emprise de l’Anneau sur sa personnalité, le hobbit participe lui aussi à l’impression de sérieux qui émane du film, au même titre que les nains qui versent désormais plus volontiers dans le tragique (cf.la blessure de Fili) que dans le burlesque. Cela ne signifie pas que les traits d’humour soient absents de la production, que du contraire : plus rares et mieux disposées, ces réparties comiques n’en deviennent que plus efficaces et contrebalancent l’ambiance oppressante orchestrée par le réalisateur. Elles constituent par ailleurs le sel de certaines scènes comme le dialogue entre Bilbo et Smaug.

On ne rappellera pas ici le rôle primordial de la bête dans l’histoire générale du Hobbit mais on se concentrera plus sur sa modélisation et son animation, tant ces deux caractéristiques témoignent du souci esthétique de Peter Jackson dans ses films. Le réalisateur a en effet réussi à créer un monstre machiavélique à taille humaine c’est-à-dire suffisamment grand pour terrifier sans tomber dans la démesure et trop fourbe pour être perçu comme un danger sans cervelle. Ajoutez à cela quelques petits détails qui tuent  littéralement (comme le feu qui transparaît dans le gosier !) ainsi que la magistrale interprétation de Benedict Cumberbatch et vous obtenez une relecture intéressante d’une représentation qu’on aurait pu penser éculée.

À cette excellence répond également la prestation des différents acteurs : la plupart incarnent leurs personnages avec les honneurs (en particulier ceux jouant Bilbo, Thorïn, Tauriel ou Barde) bien qu’on pourra toujours déplorer qu’il n’y ait pas plus d’individualités qui se dégagent du groupe des nains : il est vrai que des efforts ont été fournis en ce sens avec l’exposition grandissante de Fili et Bombur mais cela ne suffit pas encore pour considérer les nains autrement que comme un groupe homogène aux noms confus. Et Gandalf dans tout cela ? Eh bien, le magicien, malgré les péripéties qui lui sont consacrées, frappe moins les esprits que de coutume et ce n’est pas faute d’employer les grands moyens comme le prouvent les nombreux sorts qui émaillent le film. Somme toute, ce second volet le fait percevoir comme moins important, sans doute parce que le protagoniste est rattaché à des séquences ajoutées à l’histoire originale et dont on peine parfois à voir le but, malgré une intégration à la trame bien plus homogène.

Au final, cette critique pourrait laisser penser que Peter Jackson n’a fait qu’améliorer par petites touches une recette déjà éprouvée dans Un voyage inattendu. Ce n’est pas forcément faux : on retrouve des ingrédients déjà largement utilisés comme le fan-service (Legolas, des clins d’œil à certaines scènes de la trilogie comme la blessure noire de Fili), l’humour ou encore  les décors magnifiques (comme la pittoresque ville de Lacville, sublimée par l’utilisation intelligente de la 3D). Mais le réalisateur a le bon goût de les retravailler en les rendant plus efficients et en leur donnant plus d’allant : cette refonte se traduit par un film où l’action et le spectaculaire prédominent (cf. les très nombreuses batailles) certes largement mais où la tradition descriptive n’est pas oubliée. En clair, le seul reproche qu’on pourrait formuler à l’œuvre est sa fin abrupte. Stratégique, le coup d’arrêt annonce une conclusion toujours plus rythmée en péripéties et nous plonge dans une attente annuelle insoutenable : une excitation à laquelle le réalisateur ne nous avait pas habitués quand il y a une décade, il se piquait d’adapter Le Seigneur des Anneaux au cinéma…

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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