HOT HOUSE au Théâtre Varia

«Où sommes-nous ? Dans une maison de repos ? Un asile ? Un hôpital ? Une prison ? Un camp ? En tout cas dans un lieu d’enfermement qui ressemble à tout cela à la fois avec sa hiérarchie implacable, ses règles angoissantes, et ses « résidents » désignés anonymement par des numéros. C’est jour de Noël et voilà que le directeur de l’établissement, Monsieur Roote, un homme pointilleux et scrupuleux au-delà du raisonnable, se retrouve avec un mort – un meurtre ? – et une naissance – un viol ? – sur les bras. L’affaire a eu lieu chez les résidents, malgré le système de surveillance! Comment cela est-il possible ? Le directeur exige de Gibbs, son ambitieux subordonné, une enquête et il veut connaître tous les détails, toujours plus de détails, tant de détails qu’à la fin tout va à l’eau et se dérègle au plus haut point. »

J’habitais encore à Bristol lorsque j’ai découvert Harold Pinter le jour de sa mort, en 2008 – oui, mieux vaut tard que jamais. De nombreux hommages étaient alors rendus au dramaturge, nobélisé en 2005, qui avait vu sa première pièce, « La Chambre », créée à Bristol en 1958. Il avait rencontré le succès avec « Le gardien » en 1960 puis collaboré avec Joseph Losey pour le cinéma, avant de revenir au théâtre à Londres dans les années 70. Au court de sa carrière, Pinter a produit 29 pièces et 22 scénarios, tous marqués par son engagement politique vif en faveur de la liberté d’expression et de la défense des droits de l’homme.

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Dans Hot House, présentée ce soir au théâtre Varia, il est question du pouvoir et de ses dérives, de soumission aveugle, de rapports de force, de déshumanisation, d’hypocrisie. Dès les premiers pas de Gibbs (Dominique Rongvaux, parfait de raideur et de servilité aveugle), l’ambiguïté règne : assistons-nous à une farce absurde, ou bien à un drame d’une noirceur effrayante? Tout comme Pinter, qu’il a déjà mis en scène six fois, Marcel Delval s’intéresse à la frontière entre le vrai et le faux, le réel et le surréaliste et joue sur les contradictions et les non-dits. Les premières scènes sont à la fois anodines (un directeur et son subordonné discutent de leurs patients) et grinçantes, dérangeantes (nous nous trouvons dans un endroit où les résidents sont privés de liberté, les rapports entre les protagonistes sont malsains), et fixent le ton de la pièce. Comme à son habitude, Pinter part d’une situation banale pour nous conduire dans un environnement menaçant et absurde, en nous faisant ressentir toutes les tensions, les calculs, les ambitions, les frustrations des personnages, qui peu à peu baissent les masques et montrent leur nature profonde cruelle, loin de l’image polissée imposée par nos sociétés.

A l’instar des personnages, nous sentons que « quelque chose se prépare sans pouvoir l’identifier ». Pascal Racan campe un directeur Roote oscillant entre sénilité et folie. Jouant avec sa présence scénique et son timbre reconnaissable entre mille, il est tout simplement magistral. Autour de lui s’agite tout un petit monde qui évolue en vase clos, tous très justement interprétés : Gibbs, son subalterne suintant l’obséquiosité et le vice, interprété avec la précision et le contrôle qui s’imposent par Dominique Rongvaux ; Oliva Carrère, en Miss Cutts survoltée et cinglée, apportant la folie et la fantaisie nécessaire au côté surréaliste de la pièce ; Lush, personnage faussement pataud mais vraiment mauvais au service duquel Patrick Brüll met toute sa puissance ; Nicole Valberg, incarnant la déférence idiote du petit personnel devant le despotisme des puissants. Enfin, Vincent Van Laethem, seul personnage encore innocent, qui donne à la pièce une certaine candeur, et met encore en exergue la noirceur de l’âme des autres personnages.

La scénographie, sombre, mystérieuse, tortueuse, est parfaite : un entrelacs de cages, de couloirs, d’où émanent des jets de vapeur, des cris, des lamentations. Des rais de lumière balaient la scène, on aperçoit des gardiens faire leur ronde au loin, on s’invite dans les salles d’examen de l’institution. Le climat est malsain, le décor crée le malaise et nous laisse dans le doute.

« La réelle vérité, c’est qu’il n’y a jamais, en art dramatique, une et une seule vérité à découvrir » a dit Pinter dans son discours pour la remise de son prix Nobel de littérature. Il suit son précepte dans Hot House, en nous proposant une large variété de niveaux de lecture de la noirceur de l’âme humaine. Un véritable bonheur, à découvrir, si vous manquez la dernière malheureusement trop proche, au printemps des reprises 2015 au Théâtre Varia ?

Du 21 janvier au 8 février au Théâtre Varia.

Texte de : Harold Pinter.

Traduction de : Eric Kahane.

Avec : Patrick Brüll, Olivia Carrère, Pascal Racan, Dominique Rongvaux, Nicole Valberg, Vincent Van Laethem..

Tarifs : de 6 à 20 € & Article 27.

Durée du spectacle : 2h10, plus un entracte de 15 min.

Plus d’information : www.varia.be

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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