Hyman et Matz, la fine équipe du Dahlia noir, étaient chez Champaka

Au premier coup d’œil, on comprend que la complicité entre l’Américain et le Français n’est pas feinte. On comprend qu’il ne s’agit pas d’une collaboration de papier imposée par quelque maison d’édition en mal de noms. On comprend qu’une estime réciproque anime le duo Hyman/Matz, ainsi que l’amour du travail bien fait. D’ailleurs, il y a déjà eu Nuit de fureur pour se roder.

« Heureusement qu’il y a eu Nuit de fureur », ajoute le dessinateur Miles Hyman, « parce que sans cela ce n’est pas sûr qu’on aurait pu faire le Dahlia noir ». Le précédent roman graphique, paru dans la même collection co-dirigée par Matz et François Guérif, a en effet joué un rôle déterminant, non seulement en permettant aux deux compères de fourbir leurs armes en travaillant de concert sur un premier projet commun, mais également en séduisant James Ellroy, assez pour lui arracher l’autorisation d’adapter son roman en bande dessinée. C’est que « ce n’est pas n’importe quel auteur ! », rappelle le dessinateur. « Et ce n’est pas n’importe quel livre ! », de renchérir son scénariste.

L’auteur de L.A. Confidential , entre autres succès adaptés, s’est imposé comme un maître du polar américain. Ses romans noirs se vendent comme des petits pains; des petits pains durs sur lesquels nombre d’adaptateurs se sont cassé les dents. Voilà pourquoi, fort de son statut internationalement reconnu, James Ellroy accepte difficilement les projets d’adaptation de ses œuvres. A fortiori, son Black Dahlia, best-seller mondial, unanimement salué par la critique et partie intégrante de la culture américaine.

Tiré d’un fait divers macabre qui secoua le tout Hollywood des années ’40, Le Dahlia noir compte beaucoup pour son auteur, dans l’esprit duquel le meurtre jamais résolu d’Elisabeth Short fait écho au meurtre tout aussi Cold Case de sa mère lorsqu’il avait 10 ans. Il aime à faire le parallèle et à expliquer que l’écriture de ce roman en 1987 fut pour lui une libération à tous points de vue. C’est dire si cette oeuvre lui tient à cœur et la veille jalouse qu’il en pratique encore maintenant. S’il a finalement permis sa traduction filmique par Brian De Palma, James Ellroy n’en reste pas moins terriblement exigeant vis-à-vis des projets qui prétendraient reprendre son oeuvre et exige, le cas échéant, un droit de regard sur la variation proposée.

« En plus, il était échaudé par l’adaptation d’un autre de ses livres en bande dessinée », confie Matz, pourtant directement emballé par le projet lorsqu’on le lui propose. Ne reste « plus qu’à » convaincre Ellroy du bien fondé de cette nouvelle reprise. Comme le rappelle Miles Hyman, c’est l’intervention de François Guérif qui fut décisive : « C’est grâce à François Guérif, son éditeur et ami, que la relation de confiance a pu s’établir avec Ellroy. François lui a parlé de notre projet, il lui a montré ce qu’on avait déjà fait avant, Nuit de fureur, et cela l’a convaincu. » Et d’ajouter : « En plus, il m’a laissé travailler tranquillement, une fois que les personnages étaient fixés. Au début, il a fait quelques remarques… Il voulait notamment que les personnages principaux fassent plus boxeurs. Et il avait totalement raison. Après, j’ai pu dessiner librement ». 

Pour ce faire, le dessinateur rassemble une large documentation pour se familiariser avec l’esprit du Hollywood d’après guerre, ses rues, ses ambiances, ses tendances. Ces recherches documentaires n’éloignent guère Miles Hyman du bouquin qui contient selon lui déjà toute l’essence de la ville à cette époque : « Peu de livres ont réussi à capter cette ville dans ce qu’elle a de très américain, de très dense, de très sophistiqué… J’ai voulu reproduire cela dans mon style graphique, en retrouvant la même densité, le même volume, la même lumière. Je ne voulais pas quelque chose qui fasse hollywoodable ».

Au scénario, Matz sue aussi pour dépiauter ce « roman formidable ». Afin de conserver un maximum le style savoureux de l’écrivain américain, il décide de toucher le moins possible au texte, coupant çà et là, refondant ce qu’il peut, dans le respect de l’oeuvre initiale à laquelle le scénario, bientôt traduit en anglais et envoyé à Ellroy pour approbation, tâche de coller au mieux. Bingo. L’auteur donne sa bénédiction. En même temps, le texte est à 90 % celui d’Ellroy, hommage s’il en est du scénariste à la plume de l’écrivain. « Souvent, on dit qu’on adapte une oeuvre à cause d’une phrase. Ici, c’est au moins à cause de quinze phrases ! » s’enthousiasme Matz.

Comme dans le film de De Palma, les voix off restent prépondérantes. Pour laisser de la place au dessin de Miles Hyman, le scénariste a adopté une narration majoritairement en bandes, trois cases par page, « pour le rythme et la cohérence visuelle », une idée que lui a soufflée le cinéaste David Fincher, également crédité à l’adaptation scénaristique et avec lequel il travaille sur l’adaptation de sa propre bande dessinée (Le Tueur) sur grand écran. Le dessinateur lui sait gré de cet espace aménagé dans lequel se coule élégamment son crayonné.

Miles Hyman est particulièrement fier d’être arrivé au bout de ces 162 pages au gré desquelles il a cherché à pousser son dessin « plus loin que dans les albums précédents », troquant le fusain pour le crayon, refusant les aplats noirs, travaillant par couches successives d’ombrages pour parvenir à un graphisme  à contre-sens des « clichés directement inspirés des films noirs, tout en essayant de traduire l’esprit polar ». 

Ses planches sont exposées à la Galerie Champaka jusqu’au 8 décembre, agrémentées de dessins en couleurs, bichromie, trichromie, etc. L’exposition imposante propose un nombre impressionnant d’œuvres à la vente et permet de saisir toute la maîtrise du crayonné de Hyman qui « dessine vraiment bien les femmes » dixit un Matz plus qu’admiratif…

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de la Galerie Champaka (sur lequel a été piquée l’image en une).

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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