I, Daniel Blake, Kakfa du côté d’Albion

Alors qu’il avait annoncé que Jimmy’s Hall serait son dernier film de fiction, Ken Loach est revenu sur cette déclaration qui lui est apparue prématurée et irréfléchie, tant il y a encore des histoires à raconter et des personnages à faire vivre à l’écran, selon ses propres mots. A raison, puisque poussé par cet esprit de fronde qui caractérise sa carrière et son œuvre, le cinéaste, signe avec I, Daniel Blake, un retour remarquable et remarqué, couronné de la Palme d’Or à Cannes.

Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite des problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation de chercher un emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au job center, Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider…

« Il faut dire qu’un autre monde est possible et même nécessaire ». C’est par ces mots que Ken Loach a clôturé son discours de remerciements à Cannes. C’est que depuis The Navigators en 2001, qui se penchait sur la libéralisation du rail britannique, le réalisateur n’avait plus attaqué frontalement le tatchérisme ambiant de la politique de son pays, et manifestement, ça le démangeait sérieusement. Avec I, Daniel Blake, Ken Loach objective ce monde néo-libérale qu’il exècre en brossant le tableau peu flatteur de la cinquième économie du monde, capable de pousser un homme intelligent, volontaire et compétent comme Daniel Blake vers la pauvreté extrême.

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Si le tableau est sombre, le portrait, de Daniel Blake, est, lui, brillant et traduit toute la maîtrise du couple que Ken Loach forme avec son scénariste de toujours, Paul Laverty. S’inspirant de faits réels et d’anecdotes glanés auprès de « victimes » des dérives bureaucratiques des job centers, les deux auteurs sont parvenus à composer une fiction poignante et un bouillant brûlot politique. L’histoire émeut, le récit révolte.
Si le film a séduit le jury de Cannes, au détriment du favori des critiques, c’est très probablement pour cette alchimie réussie. Ken Loach, afin de les souligner mutuellement, fait s’opposer la rigidité de l’administration à la bienveillance de l’amitié naissante entre Daniel et Katie.

Ce que dénonce Ken Loach avec son film n’est pas tant la rigidité des job centers que l’austérité, concept néo-libérale fumeux, au nom duquel le chômage est considéré comme un vice qui se doit d’être traité par de la rigueur. Une rigueur qui se traduit dans les faits par la stérilité d’une administration instrumentalisée à des fins politiques. D’où des scènes surréalistes comme celle où Daniel, obligé de rechercher un emploi doit refuser la proposition d’un employeur afin de respecter les recommandations de son médecin. C’est à une forme d’aliénation que pousse le système et qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de Kafka.

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Comme à son habitude, c’est avec des quasi inconnus que Ken Loach a composé son casting, des personnes susceptibles d’incarner au plus près les personnages, à l’image de Paul Brannigan, Robbie dans The Angel’s Share, au parcours sensiblement identique à son personnage. Pour incarner le rôle-titre, Ken Loach a fait appel à Dave Johns. Comédien de télévision et humoriste, Dave Johns est également originaire de la région de Newcastle où se déroule le film. A la fois sensible et drôle, ce néophyte du grand écran, incarne à merveille un Daniel Blake dont l’humour est la politesse du désespoir, selon l’expression de Boris Vian.
Face à lui, Hayley Squires prête ses traits à Katie, mère célibataire et reléguée sans argent dans une ville étrangère en raison d’aberrations et de tracasseries administratives. Désarmante de naturel, elle bouleverse en mère résolue à épargner, tant que faire se peut, les affres de la pauvreté à ses enfants.

A quatre-vingt ans, avec I, Daniel Blake, Ken Loach délivre une véritable leçon de cinéma, mais une leçon d’humanité et d’engagement social aussi. Son retour souligne à quel point les artistes politiquement engagés sont rares et indispensables. Sa retraite ne pouvant rester éternellement une mauvaise blague, il faut se réjouir et profiter de son art, tant que faire se peut.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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