Im Labyrinth des Schweigens, le récit prenant d’une instruction judiciaire

Le cinéma allemand n’a que rarement le privilège de nos salles obscures, mais le peu de la production allemande qui nous parvient est souvent d’une excellente qualité. Souvenez-vous de Das Leben Der Anderen, Good Bye Lenin, Der Untergang ou The Edukators. Im Labyrinth des Schweigens (Le Labyrinthe du Silence, dans sa version française) ne déroge pas à cette règle qualitative. Le sujet austère de ce drame historique peut sembler rébarbatif, mais c’est sans compter l’approche originale et intelligente de son réalisateur. Un petit nouveau (de 49 ans tout de même) : Giulio Ricciarelli.

En 1958, l’Allemagne de l’Ouest souhaite tourner la page de son passé douloureux et profiter pleinement de son miracle économique. Lorsqu’un journaliste dénonce la présence d’un ancien gardien de camp au poste d’éducateur dans une école primaire, Johann Radmann, jeune procureur ambitieux du parquet de Francfort, saisit l’intérêt que représente pour sa carrière l’instruction d’une telle affaire. Chargé de l’enquête par le procureur général, Johann Radmann va rapidement être dépassé par l’ampleur du déni de justice qu’il découvre et dont souffre la jeune République Fédérale Allemande.

De nombreux procès ont succédé à celui de Nuremberg, mais toujours instruits par les autorités d’occupation. Jamais la justice allemande (à partir de 1948 et la création de la RFA) ne s’était penchée sur les crimes de ses citoyens durant le régime nazi. Ces grands procès entretenaient l’illusion d’une société expurgée de son passé nazi, alors que de nombreux criminels étaient tranquillement revenus à la vie civile.

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Cette histoire qui s’inspire d’événements historiques réunit plusieurs personnages authentiques, dont le procureur général Fritz Bauer et le journaliste à l’origine de l’enquête, Thomas Gnielka. Le jeune procureur, protagoniste de l’intrigue, est un personnage fictif. Il regroupe plusieurs personnages réels ayant participé à l’enquête qui mena aux procès dits « d’Auschwitz ». Par cette habile pirouette scénaristique, le réalisateur, également scénariste avec le concours d’Elisabeth Bartel, trouve un bel équilibre entre fiction et réalité historique. L’originalité du point de vue de Giulio Ricciarelli, et qui rend son film passionnant, est de filmer son personnage comme un explorateur qui s’enfonce dans les arcanes d’une société qui vit dans le mensonge et les non-dits avec la bénédiction d’une justice complaisante. Au risque de bouleverser ses certitudes et de se brûler les ailes, Johann Radmann s’obstine à obtenir la vérité sur ces Allemands qui se cachent derrière l’excuse de l’obligation pour justifier leurs actions, alors qu’ils ont adhéré au parti nazi par conviction et sont devenus criminels de leur propre initiative. Au contraire de ceux qui, sans s’opposer ouvertement, ne succombèrent pas à l’appel du nazisme.
Pour l’anecdote, le parti nazi a compté jusqu’à 8 millions de membres « seulement », pour 68 millions d’Allemands au début de la guerre et Julius Dorpmüller qui fut directeur général de la Deutsche Reichsbahn de 1926 à 1945 et ministre des transports de 1937 à 1945 ne fut jamais membre du parti nazi, ni même sympathisant.

Plus qu’un film sur le nazisme ou les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, Im Labyrinth des Schweigens est un film sur la justice, sa complexité, sa faillibilité et son caractère utopique. Johann Radmann en est la parfaite représentation. Ambitieux, il est rattrapé par ses émotions avant de revenir à la raison.

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La reconstitution historique est sobre mais émouvante, à l’image d’une narration qui refuse toute forme de sensationnalisme. Seuls quelques séquences oniriques (dont on peut remettre en cause l’utilité) tranchent avec la sobriété d’une mise en scène très classique mais au service d’un récit édifiant. Ce dernier est porté par un casting impeccable dont se détache immanquablement Alexander Felding dans le rôle du jeune procureur. Son interprétation ne souffre d’aucune faiblesse, malgré la complexité de son rôle. Mention spéciale aussi pour Gert Voss qui interprète le procureur général Fritz Bauer. Ce grand acteur de théâtre, récemment disparu, laisse parler toute son expérience et fait forte impression dans la peau de ce rescapé des camps qui oscille entre sa détermination à traquer les criminels nazis et la retenue que lui impose sa fonction.

Im Labyrinth des Schweigens s’inscrit dans cette vague du cinéma allemand qui aborde le sujet autrefois sensible du nazisme, sans tabou ni malaise, à l’instar d’un film comme Lore, sorti en 2012, ou de la série Unsere Mütter, Unsere Väter qui a fait débat. A la fois fascinant et pertinent, Im Labyrinth des Schweigens a les arguments pour se tailler le même succès publique et critique que Das Leben Der Anderen.

Sortie le le 29 avril 2015.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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