Iranien, sublime dialogue de sourds

A bas les États-Unis ! A bas l’Angleterre ! A bas les traîtres de moudjahidine ! C’est sur cette oraison hostile filmée dans une mosquée de Téhéran que débute le nouveau documentaire de Mehran Tamadon. Le contexte est posé, et il n’est pas favorable à l’opposition, encore moins à l’athéisme. Athée, Mehran Tamadon l’est ouvertement et il l’exprime au travers de son œuvre (Bassidji en 2009 et Behesht Zahra, mères de martyrs en 2004), qui se veut en dialogue avec ceux qui font et soutiennent un régime qui, malgré les manifestations qui ont émaillé la réélection de Mahmoud Ahmadinejah en 2009 et l’occidentalisation croissante de la société, reste arc-bouté sur les principes de sa révolution islamique de 1979.

Mehram Tamadon est iranien de parents communistes qui ont soutenu la révolution par opposition au régime autoritaire et autocratique du shah d’Iran. Architecte et cinéaste, il vit en France mais retourne régulièrement en Iran, acteur et témoin de la diversité confessionnelle de son pays natal. L’idée de son nouveau documentaire est simple. Réunir dans la maison de sa mère dans la périphérie de Téhéran quatre mollahs pour 48h de discussion autour du vivre ensemble, de la laïcité, de la religion.

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Quatre mollahs. Tamadon semble tenir à ce rapport de force dans son approche métaphorique de la société iranienne qu’il organise dans son salon, comme pour signifier la proportion de citoyens iraniens qui sont comme lui susceptibles de souhaiter une évolution de la société iranienne. Mais ce rapport de force n’est pas celui que l’on croit parce que si le réalisateur est seul face à quatre mollahs aux idées qui s’opposent logiquement aux siennes, c’est lui qui possède le pouvoir de l’image et du montage. Ainsi, même si les séquences de discussion sont éclairantes et passionnantes de maîtrise oratoire, les séquences qui interviennent entre les discussions sont lourdes de signification derrière leur aspect anodin. Elles portent toute la symbolique du film et comportent des propos qui, libérés du caractère consacré du débat, sont parfois exceptionnels de témérité (involontaire?) pour des mollahs. Pour autant, Tamadon n’abuse pas de son avantage. Il dépeint des mollahs rigides, mais également sensibles, intelligents ou touchants, et n’élude pas les moments où il est décontenancé par la rhétorique de ses interlocuteurs.

Servi par des images lumineuses, Iranien séduit d’emblée pour l’audace de son propos, le caractère rare de cette réunion et un humour tout à fait inattendu. Tant pour le réalisateur que les quatre mollahs cette rencontre ne coule pas de source et témoigne d’une certaine prise de risque. La décontraction est dès lors un bien que s’accordent les protagonistes pour entamer les échanges positivement.

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Peu à peu cependant, sous l’impulsion d’un des quatre mollahs qui se distingue des autres par sa verve et son humour sarcastique, les positions s’affirment et les oppositions se confirment inexorablement. Les autres mollahs s’autorisent progressivement à rejoindre la joute intellectuelle savoureuse que se livrent les deux hommes, au prix parfois de maladresses amusantes qui soutiennent involontairement le propos de leur contradicteur. Face à l’inévitable impasse, le ton finit par fleurter avec les limites de la cordialité, sans pour autant couper court aux échanges.

Quelqu’un ou quelque chose peut-il émerger de ce dialogue de sourds ? Pas au premier abord, mais Tamadon a néanmoins réussi à faire vivre ensemble quatre mollahs et un athée, des Iraniens que tout oppose, sous le même toit durant 48h. Et si le message n’était pas dans le film, mais était le film lui-même?

Captivant de bout en bout, Iranien est le film indispensable de ce début d’année.

A voir depuis le 17 décembre 2014, au cinéma Aventure.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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