Irrésistible

Il est avocat et très jaloux. Elle est éditrice et réactive. Leur couple est moderne. Leur couple est libre de ne pas être libre, ce qui augure très mal. Elle rencontre l’écrivain qu’elle a toujours adulé. L’écrivain irrésistible. Il cherche désespérément la faille obligatoire que ce grand homme a forcément creusée dans le roc de leur amour fidèle. Il ne trouve pas de faille, alors il la pousse dans ses derniers retranchements. C’est l’histoire d’une dispute ordinaire. C’est l’histoire du cheminement retors et possessif d’un amour tolérant où l’on voudrait que l’autre nous échappe pour pouvoir le retenir.

Bien qu’Irrésistible commence très lentement, trop sans doute pour captiver un public qui croit un temps se reconnaître dans la dispute conjugale catastrophiste qui ouvre la scène, la pièce monte ensuite en un crescendo parfait et très séduisant. Si les prémisses font sourire quelques minutes, elles réveillent aussi un vague agacement à l’encontre d’un amoureux lancinant et terriblement jaloux. La pièce ne pourrait se limiter à ce simple constat qui surfe sur la vague de l’humour des « situations ordinaires ». Il faut plus. Et heureusement, Irrésistible a bien plus à nous offrir.

Les protagonistes, tout d’abord, qui viennent s’ajouter à un tableau explosif et en relèvent toute la saveur. Il y a ce client accusé du meurtre de sa femme, à la fois cocasse et effrayant, qui rôde comme une ombre sur la scène. Et ce non seulement parce qu’il est défendu par l’avocat, mais aussi parce qu’il est la pièce maitresse de son argumentation privée : notre avocat a fait de ce fait divers sordide une ode à l’amour qu’il jette en pâture à sa compagne comme une preuve irréfutable. C’est risible et charmant. Très vite, la dispute initiale prend un tour tragi-comique qui prête bien souvent au rire spontané. Cette façon de surprendre par le rire est aussi rare qu’appréciable, d’autant plus qu’elle dépend entièrement de la subtilité et du jeu – très talentueux- des acteurs.

L’esthétisme ensuite. La rencontre entre l’éditrice et son si célèbre écrivain est magnifiquement transcrite, dans toute sa dimension ambigüe et paranoïaque. La scène réussit l‘exploit de décrire cette rencontre tout en la colorant des soupçons de l’amoureux jaloux. Cette mise en scène est d’autant plus admirable qu’elle ne nécessite aucun échange de parole : tout passe dans l’éclairage, la musique, et l’évolution des deux personnages au centre de la scène. Par ce seul tour de force, Irrésistible mérite d’être vue. C’est à la fois splendide et techniquement impressionnant.

Le scénario enfin, qui évolue de manière inattendue et fait de cette pièce davantage qu’un simple divertissement contemporain. Le découpage de cette pièce est extrêmement atypique : l’entracte survient à la fin de la pièce, alors qu’il ne reste qu’une demi-heure de « jeu ». Ce fait curieux trouve en fait tout son sens dans l’écriture de la pièce : celle-ci propose en fait deux fins possibles, deux clôtures temporelles différentes à cette histoire d’amour.

La première est éloquente et triste. Elle fait l’apologie de la jalousie folle et de ses conséquences destructrices sur le couple. La deuxième issue, qui se déroule quelques mois plus tard, est résolument une happy end et contient une note de « politiquement incorrect » totalement inattendue qui prête à rire de manière surprenante. Les deux tirades s’harmonisent dans une tentative, sans doute ambitieuse, de célébration de la confiance conjugale. Il apparaît alors au spectateur toute l’inutilité des soupçons et de la possessivité initiaux. Si la situation échappe complètement au contrôle de nos deux personnages, pourtant modernes, libres et amoureux, c’est parce qu’il existe un manque de confiance fondamental. C’est aussi parce que leur dispute conjugale s’autorise une dissection rhétorique des moindres phrases de chaque protagoniste, là où sûrement, elle devrait se concentrer sur l’essentiel.

Irrésistible ne révolutionne pas notre façon de pensée, dans le fond. Ce n’est certes pas là son ambition. Avec fraîcheur, humour et une jolie touche de cynisme, elle met en valeur nos petites médiocrités quotidiennes et nous rappelle à quel point tout, en amour, est sujet à notre interprétation étriquée.

Toutes les histoires d’amour n’ont pas de happy end, certes ; mais toutes ont rencontré tôt ou tard le spectre de la jalousie. Pas celle que l’on contrôle, la pointe de ressentiment accidentellement justifiée, non. La jalousie folle qui pousse à détruire alors que l’on désire tellement préserver. Et toutes les histoires d’amour ont vu leur route s’infléchir radicalement selon l’issue donnée à cette jalousie. L’histoire de cette pièce est notre histoire d’amour à tous, ou ce qu’elle aurait pu être.

Irrésistible est une grande pièce, parce qu’elle marie avec virtuosité le sel d’une situation cocasse et les grandes lignes tragiques d’une histoire d’amour ordinaire. Le spectateur ne s’y reconnaît pas seulement, il s’y confronte, s’y perd et s’y laisse surprendre par un humour franc et décalé. Une excellente manière d’aborder les relations humaines, qui mêle intelligemment la réflexion et l’absurdité. Bref, un joli morceau de vie.

Du 19/02 au 24/02 au Petit Théâtre Mercelis, 13 rue Mercelis à 1050 Ixelles.

De: Fabrice Roger-Lacan

Mise en scène : Alexis Goslain

Avec: Sandrine Quynh et Cédric Lombard

Plus d’infos sur la compagnie Archivolte

Aline Decrom

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