J. D. Salinger – L’attrape-coeurs

Il y a des livres comme ça, vous savez qu’ils sont pour vous. Il y a l’auteur et ce que vous savez de lui, il y a les auteurs qui en parlent, il y a les auteurs qui vous en parlent… Puis il y a les gens qui vous en parlent et ce qu’ils représentent pour vous. Quand vous commencez enfin votre lecture, il y a les gens de qui l’auteur vous parle. Et là, quelque chose quelque part à un moment donné tape dans le mille : ça vous parle.

Pendant trois jours qui ont duré deux semaines, j’ai suivi Holden Caulfield et il m’a suivie partout : il était dans mon sac ; j’étais dans ses mots. Reculant l’instant où il devra annoncer à ses parents qu’il s’est encore une fois fait renvoyer, il fuit son école et retourne à New York où il déambule sans but. Son errance, mêlée à son esprit en éveil, deviendra peu à peu un voyage initiatique.

J’avançais dans le roman comme on se laisse aller doucement dans un bain brûlant et j’avais sans cesse envie de crier : « Mais oui !!! Tout est lié !!! ». De cette anecdote sur un exercice vécu en cours d’expression orale où chaque élève devait se lever à tour de rôle pour raconter une histoire la plus cohérente possible, au risque de s’entendre hurler « digression ! » par tous les autres s’il dérapait (ah ! Le chapitre 24…), à ce rencard avec Sally, foireux et tellement authentique, qu’on attend vaguement pendant la moitié du roman (ah ! Le chapitre 17…), sans oublier cette précieuse conversation avec un ancien professeur (ah ! encore ce chapitre 24…), on rit, on s’attendrit, on prend notre narrateur en pitié mais au final, on ne fait que regarder Holden se débattre avec la vie.

Holden est un menteur cynique et lunatique à l’air paumé et rêveur. Il promène sa fausse naïveté, fait des ponts entre ses décisions prises sur des coups de tête, et puis il balance des vérités terribles dans une sorte d’insouciance désabusée. Il observe le monde, la société, les gens, leur comportement. Il réfléchit sans y penser, projetant des films qu’il est le seul à voir. Il nous fait rencontrer des tas de gens et ne nous donne que leur caricature amère, mais le lecteur sait qu’il ne les aurait sans doute pas mieux définis. Parce que tout le monde a un Holden Caulfield caché quelque part en lui. Cet Holden influençable, influencé, influenceur. Cet Holden qui ne sait pas de quoi demain sera fait et qui s’en fout pas mal. Cet Holden critique qui vomit le monde à force de le détester par à-coups. Cet Holden exalté qui a juste envie de tout plaquer subitement et de foutre le camp, de partir loin. Cet Holden qui suit la vague et qui fabule pour s’adapter parce qu’il n’a rien d’un surfeur.

 » Un truc qui me tue. Je suis toujours à dire « Enchanté d’avoir fait votre connaissance » à des gens que j’avais pas le moindre désir de connaître. C’est comme ça qu’il faut fonctionner si on veut rester en vie. » [P. 109]

Ce personnage a un rapport fascinant à la généralisation. Son monde est rempli de détails, de répétitions et de généralités auxquelles il ne veut pas appartenir. Et pourtant, il ne fait que s’y fondre. Il se laisse vivre, sans demi-mesure, attrape au vol les émotions qui passent et se retrouve déprimé, écœuré, énervé par tout et n’importe quoi. Surtout par les gens.

 » Les gens remarquent jamais rien. [P. 19] Les gens veulent jamais vous croire. [P. 50] Les gens applaudissent quand il faut pas. [P. 105] Vos commissions, les gens les font jamais. [P. 182] Les gens veulent jamais admettre que quelque chose est vraiment quelque chose.  » [P. 207]

Au-delà de ça, il y a le style : une oralité, une spontanéité, qui va si bien à la déprime trompeuse du personnage. Toutes ces pensées subjectives, sans ce ton las et impudent, n’irradieraient jamais le lecteur aussi puissamment. J’aurais tellement voulu pouvoir le lire dans sa langue originale…

Il y avait si longtemps que je n’avais pas vécu une histoire d’amour avec un roman ! Que je ne m’étais plus aventurée là où le sens vous éblouit à toutes les pagesL’attrape-cœurs est typiquement l’un de ces romans qui gonflent la poitrine, font trembler les lèvres et frémir les narines. Le genre de roman qui vous fait tourner en rond sur un tapis de 170x115cm en relisant mille fois mille passages juste après l’avoir terminé. Un roman qui fait battre le cœur comme un fou, juste parce qu’il vous dit toutes ces choses existentielles auxquelles vous pensez souvent sans pouvoir ni vouloir y mettre des mots… Ce roman vous dit toutes ces choses sans même les dire, et rien qu’avec des mots.

D’autres extraits :
 » – Et vous ne vous faites aucun souci pour votre avenir ?
– Oh oui bien sûr. Bien sûr que je me fais du souci pour mon avenir. J’ai réfléchi une minute. – Mais pas trop, quand même. Non, pas trop quand même.
– Ça viendra », a dit le père Spencer. « Ça viendra un jour, mon garçon. Et alors il sera trop tard. » [P. 24]

Quand j’ai été prêt à partir, avec mes valoches et tout, je me suis arrêté un petit moment près de l’escalier et j’ai jeté un dernier regard sur le couloir. J’avais les larmes aux yeux, je sais pas pourquoi. J’ai mis ma casquette sur ma tête et tourné la visière vers l’arrière comme j’aime et alors j’ai gueulé aussi fort que j’ai pu « Dormez bien, espèces de crétins ». Je parierais que j’ai réveillé tous ces salopards de l’étage. Et puis je suis parti. Un abruti avait jeté des épluchures de cacahuètes sur les marches de l’escalier ; un peu plus je me cassais la figure. [P. 68]

Elle s’est mise à danser un boogie-woogie avec moi mais pas ringard, tout en souplesse. Elle était vraiment douée. Je la touchais et ça suffisait. Et quand elle tournait sur elle-même, elle tortillait du cul si joliment. J’en restais estomaqué. Sans blague. Quand on est allés se rasseoir j’étais à moitié amoureux d’elle. Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles et alors on sait plus où on en est. Les filles. Bordel. Elles peuvent vous rendre dingue. Comme rien. Vraiment. [P. 92]

Dans le parc c’était infect. Il faisait trop froid mais le soleil se montrait toujours pas, et on avait l’impression qu’il y avait rien dans le parc que les crottes de chiens et les mollards et les mégots des vieux et que si on voulait s’asseoir tous les bancs seraient mouillés. De quoi vous foutre le bourdon, et de temps en temps, en marchant, sans raison spéciale, on avait la chair de poule. On pouvait pas se figurer que Noël viendrait bientôt. On pouvait pas se figurer qu’il y aurait encore quelque chose qui viendrait.  » [P. 145]

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Dévoreuse de livres

2 Comments

  • J’ai offert ce livre à Monlolo il y a 2 Noël de ça, et il a été tout retourné. Faut dire que c’est un dingue des Beatles, et que forcément, « L’attrape coeur », Mark Chapma,, Lennon et tout ça, ben c’est intimement lié.
    Il faut absolument que je le lise…

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