(Je vais te refaire) Le portrait (et ce sera toute): une Histoire

 Dans son livre Vocabulaire d’esthétique, Etienne Souriau définit le portrait ainsi:

« En littérature, le portrait est une description, il donne donc en ordre successif ce que la vue représente simultanément 1 (…). Le portrait littéraire peut indiquer directement les aspects non visibles de la personne, par exemple donner ses caractéristiques psychologiques 2. »3.

Cela n’empêche que le portrait littéraire reste difficile à circonscrire. Pourquoi?
La première raison est sa non appartenance exclusive à la littérature : on peut retrouver le portrait dans un texte historique, juridique ou autre. En second lieu, bien qu’il fût brièvement un genre à part entière, le portrait littéraire n’appartient à aucun genre littéraire en particulier et ce, autant au niveau de la forme (roman, œuvre théâtrale, poème…), que du contenu (journal, historique, aventure…) et de l’effet (comique, fantastique, romantique, tragique…). Enfin, il peut prendre différentes formes (dialogue, monologue, récit), être énoncé par le narrateur ou par un personnage et être tantôt objectif, tantôt subjectif.
Outre cela, le portrait littéraire est considéré comme un art complexe. Ah oui?
En effet, cette pratique demande des compétences particulières à l’auteur : que le personnage décrit soit réel ou fictif, il s’agit de faire preuve d’observation constante, de psychologie fine et d’une précision sans faille pour que la description humaine soit la réplique exacte ou la digne illusion de la réalité. Pourtant, ce ne sont pas ces difficultés qui rendent le portrait littéraire singulier mais bien le rapport à l’individualité et cet attrait pour l’être humain dans toute sa singularité que l’art du portrait apporte en littérature.
Et d’où que ça sort, cette idée tordue de décrire littérairement des gens?
Il semblerait que l’art du portrait découlerait de schémas antiques codifiant la description. Ceux-ci sont théorisés pour la rhétorique judiciaire puis pour l’éloge d’apparat. Par la suite, le portrait sera réutilisé par les historiens et les moralistes 4 qui décrivent les personnages en fonction de leurs desseins (par exemple le portrait de Thémistocle est envisagé par Thucydide et Plutarque de deux manières différentes) mais aussi dans la louange, le blâme, le panégyrique ou dans l’oraison funèbre.
Et après?
Au Moyen-âge, le modèle canonique de la descriptio personae est mis en place par les théoriciens médiévaux (Matthieu de Vendôme et Geoffroy de Vinsauf). Cependant, le portrait n’est généralement que l’énumération des critères de beauté de l’époque 5 . À partir du XIIe siècle, on voit apparaître le portrait individuel tant en peinture, en poésie qu’en littérature. On retrouve aussi des portraits dans les lais 6.Les blasons prolifèrent au XVIe. Ce sont des descriptions détaillées d’une personne ou d’un objet dont on fait l’éloge ou la satire. Ils sont particulièrement exploités par Héroët, Scève, Marot, etc. Avec Les Essais de Montaigne émerge le type de l’autoportrait littéraire. Au XVII e, les théories antiques sont réutilisées par des historiens et des mémorialistes tels que Strada, De Thou ou Mézeray mais ce sont Georges et Madeleine de Scudéry qui réinventent le portrait littéraire et en donnent de nombreux modèles (par exemple, le Grand Cyrus). Mademoiselle de Montpensier rédige son portrait ou celui de ses amis et invite ceux-ci à en faire de même. Cela donnera naissance à son Recueil des portraits et éloges et cette pratique provoque un tel enthousiasme que le portrait littéraire en vient, pendant une brève période, à être considéré comme un genre littéraire. Une poétique ainsi qu’une rhétorique sont énoncées 7. Ces théories sont réutilisées par les moralistes (Retz, La Rochefoucauld, La Bruyère), les biographes (Saint-Simon et le portrait de Louis XIV) et les historiens (Louis Blanc et le portrait-charge de Louis XIII) de manière plus précise et plus réaliste. Ils ne dépeignaient que les personnes dignes de l’être par le caractère, les fonctions ou les faits. Le portrait littéraire est extrêmement employé au XIXe avec le naturalisme et le réalisme où des auteurs comme Balzac et Zola observe et examine les caractères sur base de trois critères: le physique, la psychologie et la position sociale, usant aussi de la physiognomonie (comparaisons animales) pour recouper les caractères. Mais par la suite, cette pratique perd peu à peu son autonomie…
Et maintenant?
Le portrait n’est plus qu’une fade mise en forme des personnages, pour les rendre plus concrets, palpables, appréhendables… Mais surtout ils sont généralement fait d’une bonne dose de pathos afin que les lecteurs puissent se retrouver dans leurs protagonistes, souffrir, rire et pleurer avec eux. Malléables et pétris pour plaire au public-cible, cela n’en fait pas toujours, malheureusement, de dignes répliques illusoires de la réalité…
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1. La description physique d’un être est appelée prosopographie.
2. On nomme éthopée la description du caractère d’un personnage..
3. Souriau Etienne, Vocabulaire d’esthétique, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, pp.1161-1162
4. Parmi ceux-ci Tacite, Suétone, Théophraste, Lucien de Samosate, Sidoine Apollinaire.
5. Joues roses, nez délicat, cheveux d’or, lèvres vermeilles, grand entre-œil, peau blanche, épaules étroites, bras minces, ventre proéminent, hanches larges et sens menus et placés hauts pour la femme et grande taille, large d’épaules, fort musclé, visage coloré et cheveux bouclés pour l’homme (Merci M. Lemaire !)
6. Notamment chez Marie de France (Amazone, Dame au lit, Pucelle au Bassin d’Or…) Cf. « Une reconsidération du portrait dans les lais médiévaux » dans Le portrait littéraire, ss la dir. De K. Kupisz, G.-A. Pérouse et J.Y. Debreuille, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1988, pp. 15-23
7. Voir Plantié Jacqueline, La mode du portrait littéraire en France (1641-1681), Paris, Champion, 1994.
Qu’est-ce qu’un « portrait littéraire »?
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