Jean-Christophe Chauzy: « Je voulais savoir ce qu’il se passe quand les secours n’arrivent pas »

Avec Le reste du monde, Jean-Christophe Chauzy s’attaque à un survival pyrénéen. En postulant que la nature se révolte, reprenne ses droits en cassant tout ce qui évoque l’humanité, comment réagirions-nous? Une trame aventureuse et très ambitieuse.

À la découverte de l’excellent survival écrit et dessiné par Jean-Christophe Chauzy, nous nous étions empressés d’en publier une chronique très enthousiaste. Vous pourrez la retrouver ici. Entre-temps, nous avons eu la chance de nous entretenir avec Jean-Christophe Chauzy à propos de plein de choses intéressantes. Voilà son interview.

Le reste du monde Chauzy Casterman vaches

Bonjour Jean-Christophe. Ce qui m’a d’abord surpris dans votre bande dessinée, c’est la présentation de cette BD, je m’attendais à un one shot, et au final, patatra, il y a un « à suivre » qui tombe. Comment ça se fait?

Moi aussi j’ai été surpris. Au début, je l’avais présenté à Benoît Mouchard comme un one shot, un livre autonome. Je pensais que le suspens sur lequel se termine le livre était une bonne fin. Il m’a fait comprendre, au fur et à mesure de l’avancée du bouquin, que ça ne suffirait sans doute pas. Ça ne m’a pas déplu, parce que je me sentais tellement bien dans ce livre, dans cette histoire, dans ce décor et avec ces personnages, que c’était une occasion rêvée.

« C’est en vacances, dans le paysage des Pyrénées que j’ai eu le déclic. Je l’avais mon western, pas en Amérique, mais bien ici, pas loin de moi. C’était mon Far West. »

Dans le même registre de la surprise, beaucoup d’observateurs ne vous attendaient pas dans ce genre-là!

Je me suis surpris, également. Et j’en avais envie. L’occasion a fait qu’il le fallait. Benoît m’a invité à partir sur un projet vraiment personnel et qui puisse montrer une nouvelle facette de ma personnalité. Il m’a fallu le temps pour réfléchir à l’histoire qui le permettrait et c’est celui-ci qui, petit à petit s’est structuré. C’est né, à la fois d’une frustration et de découvertes de lecture. Un auteur m’a beaucoup influencé, c’est Cormac McCarthy et sa Route, et tous ces autres bouquins. Ça m’a ébloui. D’autant que j’ai commencé tardivement, avec La Route. Sauf que ce n’était pas adaptable, je n’en vois pas l’intérêt. Je ne suis pas un dessinateur en costumes et faire un truc à l’américaine, ça ne m’intéressait pas. Et, c’est en vacances, dans le paysage des Pyrénées – celui qui apparaît dans les premières pages – que j’ai eu le déclic. Je l’avais mon western, pas en Amérique, mais bien ici, pas loin de moi. C’était mon Far West. Le décor a nourri l’imagination autour des bouquins que j’avais lus avec la catastrophe soit humaine soit tellurique.

On pense à La Route, forcément. Mais aussi, à plein d’autres choses, car les histoires sur ce mode « survivaliste » se sont multipliées ces dernières années, en livres, en série, en BD’s… Qu’est-ce qui explique selon vous – maintenant que vous en êtes un des auteurs – cette fascination pour ce genre de récit?

C’est une histoire de zombie sans zombie. Je pense que c’est la métaphore, une part écologique à laquelle je suis réceptif. Le monde ne va quand même pas très bien. C’est horrible et c’est beau. Peut-être que la suite sera belle. Mais j’ai toujours préféré les histoires avec des trains qui n’arrivaient pas à l’heure.

Vous parliez du manque d’intérêt pour vous qu’aurait constitué une adaptation de La Route. Pour le coup, ici, le format BD permet vraiment quelque chose avec une histoire qui colle totalement au format, tant le fond conditionne la forme. Comme si la catastrophe contenue dans l’histoire ébranlait aussi le livre-même?

C’est pour ça qu’il ne valait mieux pas imaginer une adaptation de ce bouquin-là, de La Route. Le film qui en a été tiré, aussi méritant soit-il, m’a plutôt prouvé qu’il était inadaptable. Et moi, l’idée était d’enfin pouvoir être libre de la manière dont je racontais et structurais mes pages. C’est la première fois, grâce au récit et à sa catastrophe, que j’avais cette liberté-là, que je sortais des gaufriers plus ou moins étroits ou larges en fonction de ce que proposait le scénariste.

Le reste du monde Jean_CHristophe Chauzy orage

Avec Le reste du monde, j’agençais tout ça comme je voulais, mettais une double-page quand j’en avais besoin, tronçonnais dans les planches quand il le fallait. Je pouvais, dès lors, faire en sorte que la case ne soit pas juste un espace de représentation, mais aussi une métaphore des plaques terrestres qui se barrent en sucette dans l’histoire. Je donnais une cohérence entre mes envies, le récit, le paysage qui n’est pas un décor mais le premier acteur du bouquin, et puis la forme que ça prend dans le livre. Avec une première partie qui reste classique, avec le gaufrier et des cases rectangulaires. Ainsi, on part de plans moyens, cadrage utile pour une partie du récit, qui se dilate et se brise dès que le paysage prend le contrôle.

La nature comme personnage principal, parlons-en.

Je voulais arrêter de travailler sur la ville donc j’ai donné le premier rôle à la nature. Et si elle n’est pas paisible, comme je le pense, allons-y franchement. Ce sera plus compliqué pour nous, les humains, mais elle va continuer son bonhomme de chemin, la dame.

C’est elle qui va dicter la des soixante premières pages, en fait. Je ne pouvais pas espérer que ça marche aussi bien. Peut-être moins sur la deuxième partie du récit où les personnages sont dans une ville et où je me rapproche d’eux – chose que je savais déjà un petit peu faire – c’était une expérience sur chaque page. Je n’avais jamais fait de paysage, jamais peint, je ne savais pas comment l’aquarelle réagirait avec de plus grandes pages. Les textures étaient différentes. À chaque double, c’était une nouveauté demandant grande concentration et beaucoup de boulot. C’était un plaisir de chaque page. Je devais créer le savoir-faire à chaque page parce que je n’avais jamais fait ça. Au contraire des précédents albums où je devais me subordonner à la mise en scène. Sur chaque page, je peux vous raconter ce qu’il s’est passé quand la couleur a merdouillé, quand j’ai dû mettre plusieurs couches, quand j’ai dû passer une serviette dessus, aspirer, éponger. C’était génial, parce que ce n’était pas du travail, c’était de la découverte.

Le reste du monde Jean_CHristophe Chauzy ville

La couleur a également un rôle, non?

Pour la couleur, je n’ai pas fait de couleurs réalistes. Je suis plutôt parti des tableaux des primitifs flamands avec les parties paradisiaques: le paradis toujours en rapport à la nature, dans des qualités de vert assez savoureuses. C’est de la couleur expressive plus que réaliste. L’idée, c’est qu’elle serve le récit qui est en train de se déployer. Avec toute une série de personnages qui vont se retrouver un peu perdus dans la seconde moitié du récit. Quand ils ne savent pas vraiment ce qu’il va advenir d’eux. La terre a été bien secouée. J’avais besoin d’une ambiance plombée avec du brun, du gris, du bleu. Avec l’idée que la couleur soit là pour porter le récit comme le paysage l’impose sur la première partie.

Des personnages, avec une héroïne. Qui n’est pas vraiment l’héroïne la plus parfaite: mère fraîchement larguée, avec ses enfants qui ne demandent qu’après leur papa…

Je voulais une pré-catastrophe qui permette de mettre le personnage dans des dispositions qui font qu’on peut mieux se reconnaître en lui. Une mise en abyme, une petite catastrophe qui va permettre de mieux embrayer sur une autre plus grosse et naturelle; qui elle-même cède la place à une autre, humaine cette fois dès lors qu’il n’y a plus d’eau, plus d’électricité. Plus de tout ce qui fait notre confort quotidien d’occidentaux.

Le reste du monde Jean_CHristophe Chauzy leur père

Puis, Marie, c’est moi. Je me suis mis dans le scénario et j’ai découvert ce qu’il pouvait arrive. La ligne globale est définie par le comportement des gens.

« Les malheurs d’Indonésie ou de Fukushima pour nous, c’était super confortable. « Oh les pauvres! » Mais on pouvait zapper. Moi, je voulais prendre ça à la hauteur de l’occidental, Français ou Belge. Que se passe-t-il quand on ne peut pas zapper? »

Vous êtes-vous intéressé à toute la série de films catastrophe qui reviennent à la fin du monde?

Moi les films catastrophe, ça me gonfle! Je n’aime pas trop ça. Mais forcément, j’y ai pensé. J’en ai regardé, les personnages sont toujours ratés: un adjoint du premier ministre, un super-savant qui maîtrise tout des causes d’une catastrophe, une super-gonzesse de 22 ans taillée comme dans un rêve et qui évidemment est épistémologue. Toujours invraisemblable! Moi, je ne voulais pas qu’on ait la solution de la chose. Je ne voulais pas qu’on ait quelqu’un qui fasse que pour une partie de la population, tout se termine bien. Que les riches, les beaux gosses, les Américains s’en sortent, ça ne me convenait pas. Il fallait que mes personnages partent avec un peu de plomb dans l’aile. Qu’elle soit une fille pour mieux casser la possibilité d’avoir un héros. Ce n’est pas un héros, c’est un personnage. Et elle n’est pas sexuée comme sait si bien le faire la bande dessinée. Je ne voulais pas qu’elle soit érotisée. Même si elle a une vie sexuelle dont on voit qu’elle est un échec aussi. Je ne voulais vraiment pas de personnage érotisé.

C’est un personnage qui a des ennuis, avec des enfants qui crient tout le temps après papa alors qu’elle les sauve quand même de l’embarras. J’ai essayé de la faire à une hauteur très diminuée par rapport à l’échelle des événements et du paysage.

Puis il y a la police. On voit que le pouvoir en place est dépassé.

Je dois avoir un problème avec la police. Une fois encore, je trouve le moyen pour leur taper dessus! (rire) Au moins j’ai évité les problèmes de communautarisme.

Moi, je n’ai pas de point de vue moral par rapport à ça. Le seul point de vue moral c’est comment l’humanité gère son inhumanité quand ça dérape. Et là, on ne peut pas y faire grand-chose. Mais il suffit de regarder ce qu’il se passe dans toutes les catastrophes. Comme dans les îles, après Katrina, à Haïti (ndlr. l’interview s’est déroulée avant le drame au Népal). Le premier jour, il y a les premiers pillages, et le deuxième jour, les premiers civils abattus par la police. J’ai extrapolé en me fondant sur les événements par ailleurs. Moi, j’ai juste ajouté un élément supplémentaire. À savoir que les secours ne viennent pas. Et ça, c’est la seule divergence avec la réalité – où après deux ou trois jours un hélicoptère se pose quand même -, ici, il ne se pose pas ce qui est une source de dérapage et d’inquiétude supplémentaire. Le drame humain arrive assez vite après. On est vite déshumanisé à partir du moment où on perd ce qui fait depuis très peu de temps notre confort moderne. On est plus vite déshumanisé que des gens qui sont habitués à vivre dans la misère. À Haïti, ils n’ont toujours pas ni eau courante, ni électricité. Quand tu n’as plus la sécurité de voir arriver de l’eau et des vivres assez vite, tu te rends compte que la question change. Elle n’est plus de savoir où l’Iphone peut capter mais où et quand tu vas manger.

Le reste du monde Jean_CHristophe Chauzy hélicopter

Je voulais rompre avec la catastrophe telle qu’on la voit en général: c’est à dire, derrière notre télé avec le moyen de la zapper. Les malheurs d’Indonésie ou de Fukushima pour nous, c’était super confortable. « Oh les pauvres! » Mais on pouvait zapper. Moi, je voulais prendre ça à la hauteur de l’occidental, Français ou Belge. Que se passe-t-il quand on ne peut pas zapper? Avec ses gamins à qui il faut donner à boire et à manger. Dans une vision autre que misérabiliste comme on peut l’avoir sur les autres peuples, chez qui on a l’impression que la misère attire la misère.

Que peut-il se passer quand ça se produit dans un pays qui se croyait intouchable. Sachant que ça peut arriver. Si je l’ai fait se produire dans les Pyrénées, ce n’est pas pour rien: c’est une chaîne sismique énorme. Ça fait longtemps qu’elle n’a pas été secouée mais, dans les années 60, des villages ont été engloutis. Ce qui s’est passé à l’Aquila. C’est basé sur des faits réels!

D’ailleurs, cette montagne, ne vous était-elle pas familière?

En effet, je connais bien cette montagne-là. De la catastrophe, j’en ai bouffé aussi : comment ça tombe, qu’est-ce qui casse en premier. Il y a des invraisemblances, le torrent qui devient « niagaresque ». Je ne tenais pas à rester dans le réalisme. Mais Youtube, pour le coup, est une bonne référence.

Mais, à la base, cette BD est partie d’une envie de retravailler seul, de refaire un scénario, ce que je n’avais plus fait depuis longtemps. L’éditeur, Benoît Mouchard, m’a dit : « on aimerait bien que tu fasses du Chauzy ». J’ai flippé et, en même temps, ça m’a rempli d’émotion. Puis de beaucoup d’excitation. J’échappais au gaufrier. C’est après que le projet est venu. Dans la montagne, dominé de tous les côtés, quand tu réalises que tu fais ridiculement partie du décor.

« Pour les autres bouquins, il y avait du savoir-faire, du déjà-fait. Pour Le Reste du Monde, tout était aux premières fois. »

À la fin de cette BD, il y a ces croquis, vous avez préparé le terrain?

Première fois que je fais un carnet de préparation. J’ai acheté un cahier raisin, je voulais me prouver que je pouvais faire du paysage. Evidemment il fallait des doubles-pages, aller à la découpe. On m’avait confié les clés du magasin de jouets. Après, bon, je ne peux pas faire péter des trucs comme ça à chaque fois. Le paysage n’est pas là de manière décorative mais expressive.

Le reste du monde Chauzy Casterman orage

Le truc le plus compliqué dans mon dessin : les immeubles et les bagnoles. Ici, à part la voiture, une vraie douleur, c’était waouw. J’avais un peu la frousse mais l’envie de pages vraiment denses. Il fallait que je sois super attentif. Pour les autres bouquins, il y avait du savoir-faire, du déjà-fait. Pour Le Reste du Monde, tout était aux premières fois.

Le Reste du Monde, Jean-Christophe Chauzy, Casterman, 110p., 18€

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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