Jimi : All is by my Side, aux origines de l’expérience Hendrix

Pour une industrie cinématographique en manque d’inspiration le biopic est, avec le remake, le reboot et le film de super-héros, ce qu’on peut appeler un bon filon. Et d’être surpris à chaque nouvelle annonce d’un biopic en préparation. C’est que de la politique au sport en passant par la musique, il y en a de la matière. Après le très discret Get on Up sur qui vous savez, avant une hypothétique biographie filmée officielle de Freddie Mercury, dans la case chanteur mythique, c’est Jimi Hendrix que l’industrie a mis en boîte.

En 1966, le génial gaucher de Seattle se produit encore sous le nom de Jimmy James dans des petites salles de Greenwich Village à New-York. C’est là que Linda Keith, la copine de l’époque de Keith Richards, tombe sous le charme du guitariste virtuose. Elle le présente à Chas Chandler (ex-bassiste de The Animals) qui devient son manager et essaie de convaincre le jeune homme de venir enregistrer un album à Londres, capitale mondiale du rock. Jimi Hendrix accepte à condition de pouvoir rencontrer celui qu’il estime être le plus grand guitariste britannique: Eric Clapton.

On ne touche pas à l’œuvre de Jimi Hendrix sans l’autorisation de la société Experience Hendrix LLC dirigée par la sœur de Jimi, Janie, sorte de Nick Rodwell au féminin. Pour échapper au contrôle rigoureux et impitoyable de la sœur sur la production (et à un scénario édulcoré) en échange des droits musicaux, le réalisateur a fait le choix radical de ne pas s’adresser à la société détentrice des droits et de se passer tout simplement de la moindre chanson de Jimi Hendrix. Un film sur Jimi Hendrix sans chansons de Jimi Hendrix, ça parait fou, mais c’est pourtant le pari artistique que s’est lancé John Ridley, le scénariste de 12 Years a Slave. Difficile à dire si la contrainte fut bénéfique tant le film laisse un sentiment mitigé.

En limitant son récit à l’émergence du guitare-héros, John Ridley se concentre sur une période durant laquelle Jimi Hendrix se distingue principalement par des reprises virtuoses (Hey Joe de Billy Roberts et Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles), mais avant de s’envoler pour le festival de Monterey où il posera le premier jalon de sa légende (la mise à feu et la destruction de sa guitare, son jeu acrobatique,…), Jimi Hendrix a pourtant déjà enregistré, avec son groupe, un album comprenant plusieurs chansons mythiques : Foxy Lady, Manic Depression, Fire, Red House. On sent dès lors le film tiraillé par l’impossibilité de reproduire ces chansons et se perdre dans une narration influencée par cette restriction. Ainsi la session d’enregistrement de la chanson Hey Joe, la première du groupe d’Hendrix (et non soumise à la licence de Experience Hendrix), semble sacrifié sur l’autel de la cohérence narrative au profit d’une intrigue qui associe l’évolution musicale d’Hendrix et sa relation avec les femmes. Ce choix narratif « forcé » plombe un peu le film qui se révèle assez inégal.

D’un autre côté, cette introspection du mythe Hendrix, sans les chansons mythiques d’Hendrix, mais s’appuyant sur la quintessence de sa musique, soit son jeu de guitare ultra expressif, ne manque pas d’une belle envergure cinématographique et réserve quelques séquences totalement jubilatoires. De plus, le film bénéficie d’une sorte d’anti-licence (unauthorised by Experience Hendrix LLC) qui lui donne pas mal de crédit, car selon la production et le réalisateur, Janie Hendrix s’efforce de préserver une image idéale de son frangin qui ne cadrait pas avec leur projet. S’il apparaît fantaisiste d’évoquer Jimi Hendrix sans aborder sa consommation d’alcool et de drogues, John Ridley dévoile un aspect moins connu de la personnalité de Jimi Hendrix, dont la consommation d’alcool pouvait mener à des accès de violence et singulièrement à l’égard de ses conquêtes féminines. Sans pour autant dresser le portrait au vitriol de Jimi Hendrix, John Ridley s’emploie à démythifier le personnage, à lui rendre une certaine humanité effacée par la légende. Derrière le génie charismatique, naïf et timide, il dévoile l’homme avec ses faiblesses et ses défauts.

Jimi - All is by my Side2 - Culture Remains

Comment parler du film sans s’arrêter, encore tout ébahi sur la prestation d’André « Outkast » Benjamin dans le rôle de Jimi Hendrix. Elle est tout simplement sensationnelle et permet de saisir la différence subtile qui existe entre interprétation et incarnation. C’est à s’y méprendre, au point qu’il faille, séance finie, comparer avec une vidéo ou une photo de Jimi Hendrix pour se convaincre qu’il y a bien une différence entre les deux. Imogen Poots, dans le rôle de Linda Keith et Hayley Atwell dans celui de la copine de Hendrix, ont fort à faire pour exister aux côtés d’un Benjamin magnétique. Servies par un scénario qui leur confère une réelle importance, elles composent deux rôles féminins forts mais différents et qui ne s’effacent pas derrière l’omnipotent Jimi Hendrix.

Finalement, le film en dit peut-être moins sur le début de carrière de Jimi Hendrix, que sur le business des ayants-droits qui cadenassent toute exploitation de l’œuvre sous prétexte de protection, alors que pas moins de douze albums studios furent produits après la mort de Jimi Hendrix, pour quatre de son vivant. Et de mieux comprendre pourquoi Quentin Tarantino a abandonné son projet de film sur Jimi Hendrix, quoique rétrospectivement… Jimi Hendrix/Tarantino…Dommage! A défaut de la version de Tarantino, il faudra se contenter de celle de John Ridley qui ne manque pas de qualités, pas du tout même, sans pour autant convaincre totalement. N’est pas Todd Haynes, réalisateur de l’excellentissime biopic sur Bob Dylan I’m Not There, qui veut.

A voir dès le 29 avril 2015

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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