Jimmy’s Hall, Ken’s last ?

Même s’il s’est quelque peu rétracté depuis qu’il a annoncé que Jimmy’s Hall serait son dernier long-métrage (il resterait actif dans le documentaire), Ken Loach avec sa foutue (semi)-retraite nous la fout mal, tant les cinéastes de talent qui ont le même feu sacré social et politique que lui sont rares. Avec tout le respect pour les frères Dardenne, l’œuvre de Ken Loach a la chaleur, l’humour (du désespoir parfois) et la fureur contenue qui leur fait, à mon avis, souvent défaut. Son œuvre est un cri de rage, la leur est un constat placide.

Si ce film est bien la dernière fiction de Ken Loach, c’est en Irlande que le vieux lion a décidé de rugir pour la dernière fois. Mais une bonne fois.

Jimmy Gralton est de retour au pays, après dix ans d’exil aux États-Unis. Il aspire à vivre paisiblement. C’est sans compter la jeune génération qui voit avec le retour de Jimmy Gralton, l’occasion de rouvrir le Hall qui proposait une alternative au monopole de l’église sur les distractions et l’éducation dans ce coin isolé d’Irlande. La résistance sociale que va engendrer la réouverture de ce lieu de rassemblement citoyen libre ne tarde pas à indisposer l’église et ses souteneurs : les puissants propriétaires terriens.

jimmys-hall

Jimmy’s Hall complète, d’une certaine manière, le précédent film historique (et Palme d’Or 2006) de Ken Loach, The Wind That Shakes the Barley, qui évoquait la guerre d’indépendance irlandaise et la guerre civile qui s’ensuivit, et s’inscrit dans la trilogie informelle comprenant Land and Freedom dont l’action se déroule quelques années après dans une Espagne rongée par la guerre civile. Moins lyrique que Land and Freedom, moins violent que The Wind That Shakes the Barley, Jimmy’s Hall, qui a pour contexte une Irlande en voie d’apaisement politique et social mais victime collatérale du crash de 1929 (vous le voyez venir le vieux renard), est peut-être le plus engagé de ses films historiques. Avec ce portrait qu’il dresse de Jimmy Gralton, figure historique du combat républicain irlandais, Ken Loach établit un parallèle manifeste entre l’Irlande des années vingt et l’Europe du XXIème siècle. Si l’église a perdu de son influence, il n’en va pas de même pour le (néo-)libéralisme qui était et reste une force de coercition violente pour les classes populaires de notre société moderne. Les mots que met Ken Loach dans la bouche de son protagoniste à l’occasion d’un discours devant une foule de manifestants sont d’ailleurs d’une troublante actualité. Ce foyer culturel qu’anime Jimmy, cet îlot de liberté et d’émancipation par l’éducation et le partage, incarne les acquis sociaux que les puissants se doivent de combattre par tous les moyens pour assurer la pérennité de leur situation privilégiée.

The Spirit of 45, le documentaire de Ken Loach sorti en 2013 exprime le même constat. Les acquis sociaux obtenus par les travailleurs anglais durant l’immédiat après-guerre, au cours de la parenthèse enchantée d’un pays uni par l’euphorie de la victoire sur le fascisme, ne le seront qu’une trentaine d’années. L’austérité prêchée par le parti conservateur et appliquée par Miss Maggie alias la Dame de Fer aura en tout cas raison de leur évidence, sinon de leur existence.

Incomparable lorsqu’il s’agit de filmer les groupes, Ken Loach se fait plaisir avec ce film dont le sujet sous-tend l’union et le rassemblement de personnes. Exercice difficile lorsqu’il s’agit de conserver le naturel, maître Ken fait parler ici toute sa maestria et son expérience. Sans renouveler son style, il concède à l’émotion ce qu’il retire à l’aspect.

Il s’autorise néanmoins un moment de grâce visuelle et poétique, où le temps suspend son vol sous le coup d’une réalisation qu’on lui connait peu. Pour une scène aussi belle que dramatique, Ken Loach semble prendre plaisir à surprendre ses admirateurs et à damer le pion à ses détracteurs.

jimmys-hall_still_07_jimmys_hall_master_stills_045

Pour incarner Jimmy Gralton, Ken Loach a fait appel à un acteur méconnu (à moins d’être un habitué des salles de théâtre irlandaises) dans le chef de Barry Ward. Barry Ward, la quarantaine bien sonnée et les boucles blanchissantes, interprétant son premier rôle au cinéma, s’impose comme une évidence dès les premiers instants du film tant son charisme âpre magnétise et dégage cette autorité naturelle et sereine qui fait les héros romantiques et rebelles. Barry Ward campe avec finesse ce personnage emblématique d’une communauté en quête d’émancipation et de justice sociale. Un personnage qui se réalise en fin de compte pour les autres et contre ses propres intérêts et aspirations. Et Barry Ward parvient à exprimer l’écart subtil entre la volonté et la nécessité d’action.

Si Barry Ward est incontestablement l’attraction et la révélation du film au risque de le vampiriser quelque peu, Ken Loach sait entourer son protagoniste de seconds rôles forts. Dévolu à une actrice tout aussi nouvelle dans le monde du cinéma que Barry Ward, Simone Kirby incarne l’amour de jeunesse de Jimmy Gralton. Un beau rôle féminin auquel l’actrice prête ses traits (qui rappellent un peu ceux de Susan Sarandon) pour une interprétation d’une belle énergie dramatique.

Jimmy’s Hall semble être le film d’un Ken Loach assagi. Il n’en est rien. Le contexte historique « apaisé » du propos voile le film d’un ton de légèreté, mais ce n’est qu’un fard. Le propos est ici économique, social et anti-libéral. Viscéralement de gauche et contestataire. Humain et sensible.

A voir dès le 27 août 2014.

défier
Par ailleurs, Ken Loach est également dans l’actualité littéraire, puisqu’il a sorti, en collaboration avec Frank Barat, un livret d’une quarantaine de pages dans lequel il synthétise son idée du cinéma et du combat social. Ce petit ouvrage sorti aux éditions Indigène porte un titre qui résume bien l’engagement de son auteur : Défier le récit des puissants.
Sorte de testament artistique, ce petit livret clair, direct et concis a le grand intérêt de fixer la mécanique de création et la pensée libertaire d’un auteur majeur de l’après-guerre. Le grand Ken en profite pour tacler les médias britanniques dont il brosse un portrait peu élogieux. Ardent et sauvage comme un cocktail Molotov, jusque dans la plume. C’est qu’il ne les fait pas ses septante-huit balais, Ken le survivant.

Ken Loach, Défier le récit des puissants, paru aux éditions Indigène, 40 p., 5 €.

Written By

Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *