Joker, éblouissant de noirceur

Un mois après sa sortie en salles, Joker, porté par la prestation en tous points exceptionnelle de Joaquin Phoenix, poursuit son irrésistible ascension. Encensé par la critique, victime de polémiques, succès public, Joker est en train de devenir un véritable phénomène de société. Relayé par un bouche-à-oreille favorable et suscitant la discussion entre spectateurs conquis, Joker est d’ores et déjà un film culte. 

Arthur Fleck, un vieux garçon qui habite avec sa mère, se rêve comédien de stand-up, mais doit se contenter d’un emploi de clown peu gratifiant. Sa vie est une succession de frustrations et de déceptions. Cependant, un événement brutal va le sortir de sa torpeur, et le révéler à lui-même et aux autres…

Plutôt habitué aux grosses comédies qui tachent (la trilogie The Hangover, Due Date, Starsky & Hutch,…), Todd Phillips, réalisateur et co-scénariste, n’a plus envie de rire, ni de faire rire, sinon jaune. En s’associant au projet d’un film autour du personnage détestable du Joker, Todd Phillips a surpris beaucoup de monde. D’autant que l’intention était de réussir là où Robert Ayer avait échoué avec Suicide Squad  : créer une œuvre transgressive en diable et crépusculaire à souhait. Pour mener à bien son entreprise, Todd Phillips a pu compter, au propre et au figuré, sur un maître du genre : Martin Scorsese. Ce dernier a fait partie de l’aventure avant de se retirer au stade de la préparation. Si l’homme s’est éloigné, son influence n’en est pas moins restée très forte. Raging Bull, The King of Comedy et surtout Taxi Driver sont des références et des influences que Todd Philipps revendique ouvertement , Arthur Fleck partageant avec Rupert Pupkin dans The King of Comedy, interprété par Robert De Niro (tiens, tiens,…), l’envie dévorante de devenir le roi de la vanne. Quitte à franchir la ligne rouge. A beaucoup d’égards, Arthur Fleck marche sur les traces de Travis dans Taxi Driver (encore De Niro) par sa façon de vivre en marge et de dissimuler une colère sourde et menaçante.

L’influence est narrative, mais aussi esthétique, parce que Todd Philipps a profité à fond du changement de politique artistique de DC Entertainement pour réaliser un film qui se revendique du Nouvel Hollywood de la décennie septante, dont Martin Scorsese est un des représentants principaux, avec Coppola, Cassavetes, Friedkin, Cimini et d’autres. Exit l’élément fantastique des Comics, le film de Todd Phillips est ancré dans le réel d’une mégalopole étouffante du début des années quatre-vingt.

A ce titre, et pour l’anecdote, Joker a légèrement l’accent belge du côté des influences. En effet, pour créer son Gotham façon eighties, un personnage à part entière, Todd Phillips s’est abondamment inspiré du film documentaire News from Home de Chantal Akerman, véritable encyclopédie visuelle de l’ambiance des rues de New-York de la fin des années septante.

Ce Gotham ultra-réaliste est le cadre d’une intrigue non moins vraisemblable. Sur le principe simple du glissement du bien vers le mal, Todd Phillips et son co-scénariste Scott Silver, refusent la facilité du manichéisme et développent une narration totalement imprévisible. Bien que le final soit connu dès l’entame, le récit tissé par Todd Philipps maintient en haleine et surprend continuellement, car le chemin qui mène d’Arthur Fleck au Joker est loin d’être rectiligne et dicté par le principe du bien ou du mal justement, dans la mesure ou le récit expurge presque toute notion de bien au profit du moindre mal. Ainsi, la figure bienveillante de Thomas Wayne, par exemple, le paternel de Batman, s’en trouve remise en question. Cette désacralisation est des plus audacieuses et permet de mesurer l’ampleur de l’oeuvre autant que sa radicalité.

Incontestablement, Joker est un film qui ne ressemble en rien à ce que l’industrie cinématographique a pu proposer jusqu’à présent sur base des univers DC Comics ou Marvel. En ce compris la trilogie Batman de Christopher Nolan. En inversant le point de vue de manière aussi radicale, Joker explose les codes et crée comme un malaise, en ce sens qu’il semble présenter la violence comme étant la seule alternative à la résignation pour Arthur ‘Joker’ Fleck, et qu’il dépeint un homme à la fois touchant et terrifiant dans un univers où le mal est le principe fondamental.

Sur la question de la violence, d’aucuns accusent le film de représenter un danger, mais ce mauvais procès a le mérite de mettre en avant l’élément sociologique du film qui, sans la justifier, explique la violence du personnage. Arthur Fleck est avant tout un homme malade, dont le traitement va être interrompu à cause de coupes budgétaires dans les dépenses sociales de la ville de Gotham. Et de souligner l’extraordinaire richesse d’un scénario qui dissimule avec beaucoup de subtilité ses différents niveaux de lectures. Thriller psychologique, drame social, comédie noire,… Joker est tout sauf un « bête » film de super-héros.

Inévitablement, Joker devait subir la comparaison avec la trilogie Batman de Christopher Nolan. D’un point de vue qualitatif, les deux œuvres sont proches, mais force est de reconnaître que Joker est un film exceptionnel, là où The Dark Knight, par exemple, est un très bon film de super-héros. L’évocation de The Dark Knight n’est pas innocente puisqu’il y est aussi question du Joker. Feu Heath Ledger y avait livré une impressionnante version du détestable personnage. Une interprétation qui fit sensation. Que dire alors de celle de Joaquin Phoenix?

Difficile de choisir un superlatif pour définir la prestation de Joaquin Phoenix tellement elle dépasse de loin la norme. Bien plus complexe qu’un « méchant » ordinaire, le personnage d’Arthur Fleck nécessitait un orfèvre de l’interprétation que Todd Phillips a trouvé dans la personne de cet acteur d’exception qui semble touché par la grâce autant que par une espèce de folie. Joaquin Phoenix incarne plus qu’il interprète. En perdant 25 kilos pour le rôle, il a comme taillé sa propre anatomie pour donner corps à un Arthur Fleck décharné. Un corps émacié qui exprime toute la détresse du personnage et qui en dit parfois plus long qu’une expression du visage, un regard ou une réplique.

La prestation hors norme de Joaquin Phoenix et l’omniprésence de son personnage éclipsent quelque peu la prestation des autres acteurs, Robert De Niro en tête. Ce dernier, dans un rôle clin d’œil à son rôle dans The King of Comedy, ne démérite pas du tout. Il campe parfaitement un présentateur de talk-show cynique et sans scrupules lorsqu’il s’agit d’écraser autrui pour assurer le succès de son émission. De plus, la relation électrique entre les deux personnages semble avoir profité de l’animosité bien réelle entre Phoenix et De Niro.

Scénario brillant, mise en scène puissante, acteur sensationnel, Joker un un chef-d’oeuvre éblouissant. De violent, il n’y a que les émotions que génère le film, et le contraste de celles-ci, qui soit sincère. N’en déplaise aux contradicteurs. En somme, Joker rassure sur la capacité du cinéma, US en particulier, à produire encore des œuvres d’exception. A cet égard, comme bien d’autres, Joker est à voir absolument.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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