L.E.A.R

«Six acteurs sont dans un salon où ils mangent et boivent ensemble. Ils y racontent à leur manière l’histoire du Roi Lear. Ils s’adressent à leurs invités d’un soir ; leur partition est rodée, leur présence conviviale, leur récit vif et enjoué. Après un long moment, mener ce récit n’est plus possible : le cadre dans lequel ils évoluent ne tient plus ; ils ne parviennent plus à s’accorder et à raconter ensemble, ils ne parviennent plus à s’adresser aux invités, tout se casse la gueule. Dans la nuit qui vient, ils se confrontent chacun à leurs souvenirs personnels. Ils tentent ensuite de mettre du sens sur ce qu’ils ont fait précédemment mais leurs visions ne s’accordent pas. Ils ne voient par leur histoire de la même manière ; ils ne voient pas le monde de la même manière ; ils sont ensemble dans un seul espace vide mais ne sont plus reliés par rien. C’est l’histoire d’une confiance qui se casse la gueule. Une confiance dans le monde, dans les valeurs « traditionnelles », dans les cadres imposés. Et aussi une confiance en soi, en sa propre histoire, en son identité.»

Assise au premier rang, je suis ce soir à la cour du fameux King Lear : un banquet est là, débordant de victuailles, devant un IMMENSE Chesterfield (symbole des rois modernes s’il en est !) qui servira de scène aux acteurs. Le Roi (Philippe Grand’Henry), double figure du père et du chef, entre, débraillé, rocailleux, brut. Ses enfants et proches font alors irruption, et les comédiens, qui joueront à la fois les rôles de narrateurs et d’acteurs, vont nous conter les deux premiers actes de King Lear en alternant le récit direct au public et les scènes choisies qui ont lieu sur scène.

Dans cette adaptation très réussie du Roi Lear de Shakespeare, Antoine Laubin et Thomas Depryck parviennent à transposer cette tragédie dans un monde contemporain. L’écriture habile des deux larrons de la compagnie De Facto montre à quel point les questionnements sur l’amour, la filiation, l’héritage, le pouvoir et son exercice, les illusions et les désillusions sont contemporaines. Malgré quelques hésitations dans le texte, la troupe d’acteurs, par un jeu dynamique s’appuyant sur une distribution de la parole très rythmée et une mise en scène énergique et moderne, nous entraîne, dans la Bretagne de l’an 800 av J.-C., à assister à la déchéance de Lear, aveuglé par son orgueil et son despotisme, jusqu’à ce que la tempête se déchaîne, emportant avec elle la raison de Lear et sonnant la ruine d’un monde révolu.

Dans le nouveau monde qui se dévoile à nous, le décor a changé : le Chesterfield s’est éclaté, il y a dorénavant autant de scènes que de voix, d’histoires. Les comédiens semblent ici prendre la parole en leur nom propre, ils commentent, critiquent, reviennent sur leurs personnages et leurs réactions, et dérivent en parlant de leurs souvenirs intimes et de leur préoccupations personnelles relatives aux thèmes abordés par Shakespeare (pouvoirs des enfants, place des parents, etc..). Ils se vautrent sur leurs coussins, se goinfrent de pâtes bon marché, parlent dans des micros, comme pour marquer du sceau du consumérisme, de la distance et de la superficialité cette seconde partie.

A la frontière entre fiction et non-fiction, les acteurs se mettent en scène comme personnages. S’agit-t-il de leurs propres souvenirs intimes fonctionnalisés ou de fictions aux airs autobiographiques ? Les liens avec les personnages de Shakespeare existent, mais chacun semble désormais s’en détacher, laissant au spectateur le soin de se forger sa propre interprétation, comme en réponse à un monde de plus en plus fictionnalisé.

Profondément humain, à la fois drôle et bouleversant, L.E.A.R. est une véritable expérience, tant au niveau de la mise en scène que de l’écriture et de l’interprétation.

Du 8 au 16 novembre 2013 au Théatre Varia (http://www.varia.be/)

Texte de Thomas Depryck et Antoine Laubin

D’après William Shakespeare

Mise en scène : Antoine Laubin

Avec : Marie Lecompte, Philippe Grand’henry, Julien Jaillot, Christophe Lambert, Pierre Varplancken

Tarifs : de 8 à 20 € & Article 27

Durée du spectacle : 1h50

Pour de plus amples informations : http://www.varia.be/

 

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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