La Cerisaie – Théâtre Varia

La Cerisaie est une pièce de fin : celle d’un cycle pour Tchekhov, mais aussi celle de la fin d’une ère. Celle des possédants russes, qui dans un sursaut désespéré, s’entêtent dans leur acharnement jusqu’au-boutiste à ne pas accepter que les rôles changent et soient redéfinis, que s’inverse le rapport dominé-dominant. La Cerisaie, c’est l’histoire de nobles désargentés, qui, rassemblés dans la propriété familiale, entourés de leurs nombreux domestiques- marque des temps anciens – se voient contraints de vendre leur domaine, temple des souvenirs d’enfance, et de se confronter à la réalité, en s’affranchissant de manière brutale de la frivolité et de l’inconséquence qui les ont menés là.

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Malgré sa distribution conséquente (13 personnes sur scène), La Cerisaie de Thibaut Wenger n’a pas réussi à nous faire pénétrer dans « le plus beau domaine du monde ».

Si le texte original de Tchekhov est très ramassé et concis, la violence des enjeux, à défaut d’entrer dans le texte, doit être portée par les acteurs et s’appuyer sur le jeu. Car il est question de sourdes et profondes luttes de pouvoir, de revanche sociale, les cerfs d’hier devenant les maîtres d’aujourd’hui. Si la société de la Cerisaie semble progressiste, dans les faits rien ne change. Les crispations, rancœurs, et mépris sont palpables, l’aristocratie s’enfonçant plus profondément dans une cécité et une frénésie de vivre superficielle et malsaine, tandis que les esclaves d’hier aspirent à une plus grande considération et sont en quête de légitimité, effrayés par leur nouvelle liberté.

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Malheureusement, en s’appuyant sur un travail d’acteur très éclaté, sans registre de jeu commun, la mise en scène peine à donner de la cohérence à l’ensemble, et le texte se vide de sa substance. Si les personnages de Lioubov et Gaev sont en effet irrationnels et nihilistes, la mise en scène et l’interprétation – geignarde, manquant cruellement de son et d’énergie pour Lioubov, personnage pourtant passionné- en font des individus grotesques et sans crédibilité. Le choix d’une nouvelle traduction enrichie au fil des répétitions, éloigne encore le texte de la littérature pour se rapprocher d’une langue très directe, conférant un côté vulgaire et commun à la pièce.

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Tandis que certains choix de mise en scène nous sont restés indéchiffrables (pourquoi faire de Charlotta une lesbienne allemande délurée? Pourquoi affubler Gaev d’accessoires ridicules comme son tout petit sac et sa grosse queue de billard afin de questionner sa sexualité ? Pourquoi ouvrir l’acte III sur une scène de fête dans un décor en arrière-plan ridicule ?), alors que la scénographie accentuait le sentiment de grand bazar généralisé, il nous a semblé assister pendant plus de 2h à une sarabande sans rythme et sans but, un défilé désorganisé de personnages ahuris, évoluant tels des électrons libres, atones et sans direction.

Les acteurs, dont seules les prestations de Claude Schmitz, Nina Blanc et Nathanaëlle Vandermissen se détachent, ne parviennent pas à structurer la pièce ni à faire éclore l’élément qui rendrait aux personnages leur densité et leur crédibilité.

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Dans sa note d’intention, Thibaut Wenger déclare vouloir  « travailler des textes qui nous dépassent », et « chercher à faire en sorte que la salle devienne un miroir de soi-même à qui l’on renvoie une incompréhension, un questionnement, une incrédulité métaphysique et absurde d’être là ». Ce point-là est ma foi réussi.

La Cerisaie 

Du 20 au 29 novemabre au Théâtre Varia

Texte de : Anton Tchekhov

Traduction de : Roumen Tchakarov

Mise en scène : Thibaut Wenger.

Avec : Jean-Pierre Basté, Mathieu Besnard, Nina Blanc, Olivier Bolzan, Marcel Delval, Pierre Giafferi, Francine Landrain, Marie Luçon, Hélène Rencurel, Claude Schmitz, Nathanaëlle Vandersmissen, Laetitia Yalon

Scénographie : Boris Dambly, Raffaëlle Bloch

Costumes : Raffaëlle Bloch, Odile Dubucq

Musique et sons : Grégoire Letouvet, Geoffrey Sorgius

Lumières : Eric Van den Dunghen

Assistanat à la mise en scène : Judith Ribardière

Tarifs : de 8 à 20 € & Article 27

Durée : 2h20 sans entracte

Plus d’infos sur le site du Théâtre Varia

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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