La Chute, d’après Albert Camus – Théâtre des Martyrs

Une question ne me lâche pas : si Camus est mort, s’il ne nous reste que ses livres, si les gens les lisent de moins en moins, si même au théâtre, ses livres s’appauvrissent, si le théâtre tend aujourd’hui vers la contemporinisation de tout ce qu’on nous a laissé, que restera-t-il des grandes œuvres dans l’inconscient – puis dans le conscient – collectif ? Que restera-t-il vraiment de Camus ?

Dans la petite salle du Théâtre des Martyrs se joue en ce moment La Chute d’Albert Camus, dans une adaptation de Vincent Engel, mise en scène et jouée par Lorent Wanson. J’y suis allée avec enthousiasme et curiosité ; je n’avais encore jamais vu Lorent Wanson de ce côté-là de la scène.

Mardi 15 janvier, soir de première, je m’installe au deuxième rang. D’emblée, le décor d’illusion d’optique me réjouit, j’ai hâte de voir ce qu’ils vont faire de ce roman. Ça y est, le piano de Fabian Fiorini nous fait entrer dans la pièce comme dans un enchantement, et tout est prêt pour que nous chutions tous ensemble.

Le problème de l’adaptation est-il que chacun vienne avec sa propre Chute ? Je ne crois pas. Chacun a la sienne, bien sûr, mais le texte est écrit.

C’est un roman qui va crescendo. On ne se rend pas compte de la plongée qu’on effectue petit à petit avec le narrateur. Car Camus est habile. On se doute bien qu’il y a une face cachée ou que quelque chose va tout faire basculer, mais on a le meilleur d’abord. Jean-Baptiste Clamence raconte son histoire – ses histoires – à un inconnu rencontré dans un bar d’Amsterdam. Il était avocat à Paris. Il est maintenant juge pénitent.

« […] imaginez, je vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite santé, généreusement doué, habile dans les exercices du corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni riche, dormant bien, et profondément content de lui-même sans le montrer autrement que par une sociabilité heureuse. Vous admettrez alors que je puisse parler, en toute modestie, d’une vie réussie. » Camus, Albert. La chute. Paris : Gallimard, 1975. (Folio), p.32.

C’est donc l’histoire d’un homme au sommet pour qui un événement va tout changer, une nuit, sur le Pont des Arts.

« Je sentais monter en moi un vaste sentiment de puissance et, comment dirais-je, d’achèvement, qui dilatait mon cœur. Je me redressai et j’allai allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction, quand, au même moment, un rire éclata derrière moi. » Ibid., p.43.

Il se retourne, il n’y a personne… S’ensuit une lente descente aux enfers, référence à Dante à l’appui. Ces deux phrases de ma page 43 ne sont pas dans le spectacle. Il y a bien le Pont des Arts, la cigarette et le rire. Il n’y a pas les mots de Camus. La cigarette de la satisfaction, bordel ! Le basculement s’aplatit. Car dans les mots de Camus, il y a aussi un imperceptible suspense, une émotion qui nous tient, on ne sait pas trop comment, sur un fil invisible. Il y a aussi des passages précieux sur les amis et plus loin des clins d’œil à ces passages. Mais Vincent Engel a coupé dans le tas, pour n’en garder que la surface. Comme si, pour adapter un livre, il fallait absolument tout prendre et tout raccourcir. Tout amoindrir, donc.

Pire encore, Engel va à l’encontre du sens profond du rire. Le gorille, tenancier du bar devenu la gorille dans le spectacle, rit bien avant cet épisode du rire fantôme. Elle rit bruyamment et longuement, se moquant de Clamence. La scène est belle, oui. Elle est réussie, elle est juste. Mais elle n’appartient pas au monde de La Chute. S’il est beaucoup question du jugement des hommes entre eux et sous d’autres formes dans le roman de Camus, le rire n’en est pas pour moi la métaphore.

Clamence ressent d’emblée les conséquences du rire fantôme. « Rien de précis, de l’abattement si vous voulez, une sorte de difficulté à retrouver ma bonne humeur. Je vis des médecins qui me donnèrent des remontants. Je remontais, et puis redescendais. La vie me devenait moins facile : quand le corps est triste, le cœur languit. Il me semblait que je désapprenais en partie ce que je n’avais jamais appris et que je savais pourtant si bien, je veux dire vivre. Oui, je crois bien que c’est alors que tout commença. » Ibid., p.48.

C’est ce rire qui commence la déconstruction du personnage, dans laquelle il va osciller entre mensonge et vérité, se demandant par lequel des deux trouver la vraie liberté. La générosité sans limite qui le caractérisait tombe en miettes à nos pieds et il en devient d’autant plus amer et désespéré que personne autour de lui ne veut croire qu’il n’est pas celui qu’il a été jusque-là. La question de la sincérité est omniprésente.

Le jeu de Lorent Wanson, tout en douleur, est une proposition très intéressante. Son Clamence a le regard fuyant et la culpabilité qui le ronge. J’ai ressenti une vulnérabilité de tous les instants, presque magnétique, qui m’a beaucoup déroutée au début du spectacle car je ne retrouvais pas le Clamence à qui tout réussit. Le début de son histoire est déjà teinté de déclin. J’aurais aimé que le jeu évolue et se nuance avec l’histoire du personnage. Quant à Viviane Dupuis, elle campe une gorille énigmatique, toute en tendresse et les images qu’elle soulève sont d’une beauté troublante.

On me glisse à l’oreille :

— Je me demande si c’est typiquement belge, ça…

— Quoi ?, je réponds.

— Cette façon de perdre l’original en le falsifiant.

— Je ne sais pas si c’est belge, je n’ai pas assez vu de théâtre ailleurs…

— Quel est le but de l’adaptateur, si ce n’est de se faire applaudir pour un texte qui n’est pas de lui ?

Vincent Engel, interviewé à propos de son travail d’adaptateur, parle de l’opiniâtreté des puristes. Pour lui, il est nécessaire de retravailler un roman quand on veut le jouer, simplement parce qu’un roman n’est pas un texte fait pour le théâtre. Je ne suis pas puriste, j’ai seulement lu La Chute et écouté Camus lire son Étranger. Mais au Théâtre des Martyrs, je n’ai à peu près retrouvé de Camus que la beauté des descriptions de lieux, que Lorent Wanson redessine très justement.

Engel se permet même de mettre dans la bouche de ce juge pénitent une phrase de Sartre. Pour les spécialistes de Camus, c’est une hérésie ; pour les néophytes, ça passe à la trappe. Quel est donc l’intérêt ? Sans contextualisation, ce choix ne s’explique pas. Voici donc la contextualisation :

« 14 décembre [1954]. Départ.

Existentialisme. Quand ils s’accusent on peut être sûr que c’est toujours pour accabler les autres. Des juges pénitents. » [note de bas de page : Première apparition du métier par lequel Clamence se définira dans La chute (Pléiade, III, p.699)]. Camus, Albert. Carnets III : mars 1951 – décembre 1959. Paris : Gallimard, 2013. (Folio). P. 172.

J’ai du mal. J’en suis désolée, je vois le bouleversement du comédien sur scène, qui s’imprègne des mots qu’il dit, qui se libère du poids de tout ce temps à travailler son rôle, qui nous donne vraiment tout ce qu’il a. Mais l’essentiel n’est-il pas le texte ?

LA CHUTE, d’après Albert Camus – Adaptation de Vincent Engel

Du 15 janvier au 9 février 2019 au Théâtre des Martyrs (petite salle), place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles

Conception : Fabian Fiorini & Lorent Wanson

Jeu : Lorent Wanson avec la participation de Viviane Dupuis

Piano : Fabian Fiorini avec la participation occasionnelle de Renaud Crols

Bord de scène mardi 29.01 après la représentation, animé par Véronique Lemaire

COPRODUCTION
Théâtre Épique – Cie Lorent Wanson, Théâtre en Liberté, La Servante, La Coop, Shelter Prod.Avec le soutien de Tax Shelter.be, ING et du Tax Shelter du Gouvernement fédéral de Belgique.

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