La Douleur – Marguerite Duras

L’an passé en avril, j’ai eu le plaisir de suivre un atelier d’écriture Récit de vie animé par Frédéric Soete à l’Abbaye d’Hurtebise. À l’époque, je savais seulement de Duras qu’elle comptait parmi les écrivains français du XXe. Une discussion entre deux participantes n’a pas manqué de piquer au vif ma curiosité. Elles débattaient sur les « Marguerite », Yourcenar et Duras. Elles avançaient que la première, embourgeoisée, d’un ennui mortel, s’écoutait presque écrire. Alors que la seconde avait une écriture efficace, fulgurante même. Et surtout qu’elle avait connu la vie, les hommes, l’alcool, la souffrance.

Dès mon retour à Bruxelles, je me suis essayée à la lecture d’un roman de la Marguerite qui ornait déjà ma bibliothèque : Yourcenar, les Mémoires d’Hadrien. Les premières pages m’ont procuré bien plus de plaisir que ce qu’avait laissé présager la discussion à Hurtebise. Cependant, la Bruxelloise de naissance m’a rapidement perdue et lassée. J’ai rangé l’ouvrage et ne l’ai pas encore repris depuis. 

Suite à cette tentative Yourcenar avortée, je me suis rendue chez Filigranes pour acquérir un Duras, Écrire. Inattendu ! Duras a attisé le feu de certains de mes plaisirs que sont vivre, contempler, lire et bien sûr, écrire. J’ai tant aimé que je suis allée acheter d’autres Duras dont La Douleur.

J’ai lu La Douleur d’une seule traite, comme l’on boirait un verre d’eau, assoiffé, en plein désert. Il m’a insufflé des sentiments paradoxaux : calme et fulgurance ; confusion et lucidité. Duras a traversé l’Histoire. La Seconde Guerre mondiale, elle l’a vécue dans l’attente, l’angoisse et le désespoir. Femme dont le mari fut déporté à Buchenwald puis à Dachau, femme résistante, femme écrivain. Pendant cette période, elle a tenu un journal dont elle n’a pas le souvenir ni de quand ni de où elle aurait pu l’écrire mais elle reconnaît l’avoir écrit. Un texte frappant d’émotions justes, de descriptions sans fioritures. Je pense notamment aux pages consacrées au retour du camp de Robert L., son époux. Elle relate la manière dont il a dû être nourri pour éviter la mort. Elle relate jusqu’à l’odeur écœurante et la couleur révulsante de ses excréments. Poignant d’authenticité. Insoutenable parfois. 

Ce récit témoigne non seulement de l’espoir éreintant de ceux attendant le retour de leurs proches mais aussi de certains éléments historiques sur la fin de la guerre : le retour des déportés, Jacques Morland (un des noms de guerre de François Mitterrand), de Gaulle…

Livre d’un naturel indiscutablement immersif. Je l’ai lu à voix haute intérieure, avec les silences propres au parlé de Duras. Un seul mot pour en dire dix. Récit dense. Apprendre le passé à travers les confidences de ceux qui l’ont vécu s’avère être une leçon plus pénétrante que celle dispensée par un quelconque documentaire ou cours universitaire. Le vivre en outre à travers la prose incisive de Duras le rend effroyablement palpable. Elle transmet comme personne des états d’humanité pourtant indicibles. J’étais aux côtés de Duras dans les files d’attente pour avoir des nouvelles des déportés. J »ai mangé à sa table avec Monsieur X. dans l’espoir de rompre la violence du silence. J’étais dans son ventre pour ressentir la culpabilité de certains de ses sentiments. J’ai ressenti La Douleur.

Duras, une plume magistrale !

Quelques extraits

– Berlin flambe. Elle sera brûlée jusqu’à la racine. Entre ses ruines, le sang allemand coulera. Quelquefois on croit sentir l’odeur de ce sang. Le voir. Un prêtre prisonnier a ramené au centre un orphelin allemand. Il le tenait par la main, il en était fier, il le montrait, il expliquait comment il l’avait trouvé, que ce n’était pas de sa faute, à ce pauvre enfant. Les femmes le regardaient mal. Il s’arrogeait le droit de déjà pardonner, de déjà absoudre. Il ne revenait d’aucune douleur, d’aucune attente. Il se permettait d’exercer ce droit de pardonner, d’absoudre là, tout de suite, séance tenante, sans aucunement connaître la haine dans laquelle on était, terrible et bonne, consolante, comme une foi en Dieu. Alors de quoi parlait-il ? Jamais un prêtre n’a paru aussi incongru. Les femmes détournaient leurs regards, elles crachaient sur le sourire épanoui de clémence et de clarté. Ignoraient l’enfant. Tout se divisait. Restait d’un côté le front des femmes, compact, irréductible. Et de l’autre côté cet homme seul qui avait raison dans un langage que les femmes ne comprenaient plus.

– Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s’éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel. C’est un sourire de confusion. Il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s’évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c’est lui, Robert L., dans sa totalité.

Marguerite Duras, La douleur, Paris, Folio, 1993, 224 p. ISBN 9782070387045.

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