La nature morte : le genre caméléon, à BOZAR jusqu’au 27 mai

À Bozar a lieu pour le moment une exposition consacrée au genre de la nature morte espagnole. Spanish Still Life se tient jusqu’au 27 mai. De Goya à Velázquez en passant par Picasso et Miro, Bozar vous fait voyager à travers le temps en vous dévoilant fruits, crânes, auberges et aubergistes. 

Vous pensez certainement que les scènes de fruits n’ont rien de très attirant du point de vue artistique pour un visiteur moyen. Détrompez-vous! Le genre de la nature morte est tout jeune : il n’a que 400 ans. S’il a longtemps été cantonné à un exercice de style et pour cela, relégué au bas de l’échelle dans la peinture, il fut l’un des objets privilégiés de la modernité. Mais revenons-en aux sources : la fin du 16ème siècle. Cotán (1560-1627) signe ce qui semble être la première nature morte : Nature morte avec coing, chou, melon et concombre (1602).

Réalisme saisissant, isolement accentué par le cadre de la fenêtre, cette œuvre détonne dans le paysage pictural de l’époque qui n’accorde son crédit qu’aux scènes religieuses ou historiques. Pas de narration ici, ni de portée morale dans ces fruits : les théoriciens de l’art la renvoient alors au bas de l’échelle académique.

L’exercice technique que constitue ce genre inspirera Vélasquez quelques années plus tard. Plutôt que la fenêtre, il placera ses « sujets » dans des auberges (bodegones) à la fréquentation douteuse.

Cotán, Nature morte avec coing, chou, melon et concombre (1602) © Kelly Bogaerts

Les années 1620 permettent au genre de se développer. La nature morte (ou bodegon) plaît et acquiert une certaine reconnaissance en Espagne. Des ateliers produisent à une plus grande échelle des scènes représentant animaux, fruits, aliments ou fleurs. La présence d’une auberge dans le genre du bodegon n’est pas indispensable même si l’empreinte de Vélasquez continue à inspirer. (Anonyme, L’Aubergiste, 1623).

Le baroque aidant, la nature morte va perdre de sa simplicité au profit de l’exubérance : palette plus riche, multiplications des plans, désordre apparent : l’austérité de Cotán est bien loin.

Oeuvre baroque © Kelly Bogaerts

Parmi les natures mortes, la vanité occupe une place de choix. Les richesses entassées, le crâne, le sablier : tout est là pour nous rappeler que notre vie sur Terre n’est que passagère. Juan de Valdés Leal (1622-1690) et Andrès Deleito (Vanité, 1660) illustrent cette mouvance.

La tradition de la nature morte se perpétue au 18ème siècle avec une nouveauté : le trompe-l’œil. Bernardo Lorente German (1680-1759) trompe notre regard avec son œuvre Le vaisselier.  

Bernardo Lorente German (1680-1759), Le vaisselier © Kelly Bogaerts

Que serait une exposition consacrée à la peinture espagnole sans Goya (1746-1828) ? Il est évident que ce peintre, empreint de mystère, insaisissable, inclassable, s’est lui aussi essayé à la nature morte; dans un cadre toutefois strictement privé. Ce caractère privé lui donne une plus grande liberté dans son travail. Il parvient à transposer dans ses œuvres toute l’inquiétude de son époque. Pour les plus observateurs d’entre vous : saurez-vous repérer la signature de l’artiste ?

 

Il a perdu la tête !

Cette toile de Fierros (Vanité (crâne de Goya), 1849) vous interroge sans doute. Que fait cet artiste avec le crâne de Goya chez lui ? Il faut savoir que lorsque Goya meurt à Bordeaux, c’est un corps sans tête qui est inhumé. Où pourrait-elle bien être ? Selon la légende, elle aurait circulé dans plusieurs ateliers d’artistes qui ont décidé d’immortaliser une dernière fois leur peintre fétiche! Plus vraisemblablement, les anatomistes de l’époque ont voulu comprendre d’où venait le génie de Goya : la réponse se trouverait peut-être dans la morphologie de son crâne !

Pendant ce temps là en Espagne, le genre, en dépit de son succès croissant, continue à inspirer les artistes tout en restant méprisé par les théoriciens.

Avec tout ce qu’elle offre comme possibilités d’exploration, de déconstruction du sujet, on se doute bien que la nature morte plaira aux artistes du 20ème siècle. Pendant plus de 300 ans, le genre est resté limité, méprisé : Picasso, Braque ou encore Juan Gris y voient une occasion rêvée pour expérimenter tout ce que ce genre a à offrir.

Tandis que l’Histoire connaît plusieurs chapitres désastreux au 20eme siècle, la nature morte espagnole, portée par Miró, est chargée de tout le poids de la guerre civile (1936-1939). Nature morte avec chaussure (1937) illustre cette horreur grâce aux couleurs contrastées et vives.

 

Miró, Nature morte avec chaussure (1937) © Kelly Bogaerts

José Gutiérrez Solana (1886-1945) reflète lui aussi le pessimisme de son époque dans ses œuvres (Nature morte avec violon, 1943). Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, tout comme l’art explose, l’utilisation de la nature morte comme support d’expérimentations, explose elle aussi : entre le Pop Art d’un Crónica (1964-1981) (Le repas, 1972 – ceux qui ont été attentifs jusqu’ici sauront noter l’allusion à Cotán) et le réalisme d’Antonio López (Vaisselier, 1963), la nature morte est un genre qui a encore beaux jours devant elle.

José Gutiérrez Solana, Nature morte avec violon, 1943 (à gauche sur la photo) © Kelly Bogaerts
Crónica, Le repas, 1972 © Kelly Bogaerts
Antonio López, Vaisselier, 1963 © Kelly Bogaerts 

Foncez donc à Bozar pour les derniers jours de Spanish Still Life

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