La ressortie en salles de Sans toit ni loi de Agnès Varda ou la marginalité, 30 après…

Seule femme réalisatrice associée à la Nouvelle Vague, Agnès Varda a commencé à réaliser cinq ans avant les 400 Coups. Elle raconte d’ailleurs avec humour qu’à l’âge de 30 ans, un journaliste la surnommait déjà « L’ancêtre de la nouvelle vague ». En somme, « J’ai commencé à être vieille très tôt »… C’est avec cet humour, à 86 printemps, que Varda est venue accompagner la ressortie en salles du film Sans toit ni loi le 18 juin au Champo à Paris. Salle historique et mythique du quartier latin, ce temple de la cinéphilie consacre l’essentiel de sa programmation aux rétrospectives et ressortira en salles les films de Varda.

La ressortie récente en version restaurée du film est l’occasion de constater que malgré son contexte social, ce film daté de 1985, est loin d’être le simple produit de son époque et qu’en 30 ans ce film n’a finalement rien perdu de sa jeunesse. Agnès Varda nous rappelle l’origine du film et le contexte dans lequel il est sorti, celui de la France inégalitaire des années 80, celle qui connaît un taux de chômage record, voit naître les premiers restos du cœur et ces nouveaux pauvres, mi-clochards, mi-vagabonds (si aujourd’hui, on dit SDF, terme policier, à l’époque, rappelle Varda, on disait routard ou vagabond. Vagabond, c’est le titre du film à l’étranger). « Quand j’étais jeune, dans les années 50, on voyait quelques sans abris sous les ponts de Paris, principalement des personnes âgées, mais très peu. Puis, ils ont été de plus en plus jeunes et on a commencé à en croiser sur les routes de France. Dans les année 80, on a commencé à voir des femmes ». Varda se rappelle alors cette période où elle se rendait dans le Sud où il lui arrivait parfois de prendre ces femmes en auto-stop: « je les faisais raconter leur parcours et cela m’a donné l’idée du film Sans toit ni loi. La question des sans-logis m’intéressait énormément ».

Le cinéma de Varda est marqué par ces anonymes, ceux dont on ne parle jamais ou si peu, ces figures de la marginalité mis au ban de la société. Dans Les Glaneurs et la Glaneuse (réalisé en 2000), elle dresse un portrait de la précarité et pose en débat la place des exclus dans la société. Les films de Varda oscillent toujours entre réalisme documentaire, fiction et une certaine neutralité. Elle avoue au sujet de Mona, personnage central du film:  » moi-même, je sais peu de choses d’elle ».

Ce n’est pas un hasard si le film est dédié à l’écrivain Nathalie Sarraute, figure de proue du courant littéraire du nouveau roman: « J’admire Nathalie Sarraute. Elle a une manière d’écrire très sauvage ». Varda, chez qui on retrouve la même importance accordée à l’errance et au voyage, dit avoir pensé plus particulièrement au livre Martereau et à son narrateur limite borderline, neurasthénique et paranoïaque et dont le style de l’auteur épouse les différents états mentaux personnage.

Sans scénario préétabli, Varda part en repérage dans le Gard, assistée de Patricia Mazuy (alors monteuse, pas encore réalisatrice) et décide d’improviser au gré des rencontres (le camionneur, le garagiste, le berger ou l’ouvrier marocain sont des amateurs qui jouent leurs propres rôles). Avec une absolue neutralité, elle réussit ce difficile exploit au cinéma, raconter le silence, la solitude et la liberté.

Sur la route, Mona est une fille seule et sale, flemmarde et pas bavarde qui se fout de tout et de tout la monde. »Je ne voulais pas que l’on ait de la sympathie pour elle et je voulais pas qu’elle soit sympathique ». Pour le rôle de Mona, il n’y pas eu de casting car j’avais vu À Nos Amours de Pialat, le 1er rôle de Sandrine Bonnaire et d’emblée, elle m’a semblé très vigoureuse. L’actrice, présente également, raconte que, encore mineure à l’époque, elle accepta ce rôle difficile de rebelle car après le film (difficile) de Pialat, elle pensait que ce film réalisé par une femme allait être plus simple… Or « je ne l’ai pas réellement chouchoutée », raconte la réalisatrice. Au contraire, Bonnaire se souvient même être allée camper dans une tente dans un petit bois avec une véritable vagabonde pour incarner Mona, cet être sauvage, dur et vulnérable. Une rebelle sans cause, sans but et sans projet si ce n’est la revendication de sa liberté. Mona ne fait pas la manche et refuse ce qu’on lui offre. Elle a choisi la liberté et la solitude. Varda précise que si pour Mona c’est un choix, ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui de la plupart des SDF…

Aujourd’hui, Sandrine Bonnaire confirme que sans ce film, magnifiquement reçu à sa sortie avec 1 million d’entrées, sa carrière n’aurait pas été ce qu’elle est. Si au Festival de Venise, il obtient le Lion d’Or, en 1986, l’actrice remporte le César de la meilleure actrice, devenant à 18 ans la plus jeune comédienne à être distinguée dans cette catégorie.

Written By

Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *