La Rue de la Ruche de Philippe Leclercq, un roman « décalé »

Philippe Leclercq vient d’écrire un deuxième roman. Le premier déployait déjà sur plus de cinq cents pages une imagination vive, zigzaguant aux frontières du réel. Ce deuxième se dévore. On veut absolument découvrir la suite de l’histoire. La Rue de la Ruche, c’est son titre, n’est pas un roman sur cette rue schaerbeekoise, mais un roman qui explore les frontières de l’humain en la prenant pour décor. N’importe quelle rue aurait sans doute pu faire l’affaire, si ce n’est que celle-ci offre un imaginaire particulier fait d’abeilles et de miel dont l’originalité est à souligner. C’est aussi un choix qui s’est comme imposé à l’auteur, cette rue où il vient d’emménager l’ayant fortement inspiré, d’autant qu’elle croise son histoire familiale, sa mère avant vécu en face de chez lui.

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Au centre de ce roman, un homme qui vient d’emménager. Très vite, son attention est attirée par ce qui se passe en face, de l’autre côté de la rue. Mateur appliqué, il reste enfermé chez lui et interprète ce qui se déroule sous ses yeux. Il n’en possède que des fragments et, surtout, ne peut y accoler des mots ou des sons, ce qui ne semble pas l’empêcher de comprendre tout ce qui se joue. Se fait-il des films, surinterprétant des évènements banals ? Est-il plongé dans un rêve, ou dans la folie peut-être, à moins qu’il ne s’agisse d’hallucinations ? De cette observation dévorante ressort quelque chose de délicieusement malsain, dont le personnage a du mal à se dégager, tout comme le lecteur ! L’homme perd progressivement prise sur son existence. Il s’épuise, devient dépressif et neurasthénique. La jeune femme d’en face, qu’il ne peut s’empêcher de regarder attentivement et constamment par sa fenêtre, s’impose à son esprit, envahit toutes ses pensées. Et cela ne s’arrange pas lorsque des choses toujours plus étranges commencent à se produire.

Ce récit, empreint de surréalisme, interroge ce que l’on appelle le réel, le distord, le met à l’épreuve. Comme le dit le narrateur, « la réalité n’est qu’une dimension de ce qui est. On a pris l’habitude d’y construire notre quotidien. Parfois on se perd ». Le temps semble doté d’une élasticité inattendue. Néanmoins, s’il y a bien une certitude, c’est que tout a une fin, même si le lecteur ne sait pas où l’intrigue l’emmènera et doit donc jouer le jeu.

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En bonus, une petite interview de Philippe Leclercq :

Pourquoi avoir appelé votre roman La Rue de la Ruche ?

Pour parler franchement, je comptais d’abord l’appeler Le Rosage de la Mer Noire, mais mon éditeur m’a très justement dit qu’il serait plus opportun de lui donner le nom de cette rue où se déroule l’histoire. J’aimais bien l’idée de la mer associée à la mère. Et noire, de surcroît. Avec le titre La Rue de la Ruche, on joue davantage sur la métaphore des abeilles et sur l’ancrage bruxellois, puisque cette rue existe à Schaerbeek. C’est d’ailleurs là que je suis domicilié.

Vous aviez déjà publié un premier roman en 2011, Est-ce que ce monde est sérieux ?, aux Éditions Chloé des Lys. Qu’est-ce qui vous plaît dans l’écriture, activité que vous menez parallèlement à votre travail dans le domaine des jeux de société ?

L’écriture, c’est identitaire. C’est comme la course à pied ou l’orientation philosophique. J’ai toujours été considéré comme un littéraire. Je savais que j’écrirais un jour un roman. Il m’a fallu attendre d’avoir quelque chose à dire. Ce qui me plaît dans l’écriture c’est la création en elle-même. Je suis à l’origine de mon histoire. Je crée les personnages, je détiens toutes les ficelles, je suis à la manœuvre, je décide du cap. J’aime ce sentiment proche de la toute-puissance parce qu’il est couplé à la certitude que je ne dirige absolument rien. C’est très étrange, en fait. Je suis seul face à mon imagination et complètement traversé par de multiples influences. Je crois inventer pas à pas alors que les choses s’imposent à moi. Écrire, c’est être en état de solitude habitée.

Oui, je travaille dans le jeu de société. Ça fait 26 ans maintenant. Il n’y a pas d’énormes différences avec le livre. Quand on joue, on se raconte une histoire. Un jeu c’est un auteur, un illustrateur et puis il devient ce qu’en font les gens.

Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce roman ? Est-ce un projet qui vous trottait dans la tête depuis longtemps ou tout s’est fait très vite ?

Ce roman s’est imposé à moi. Je cherchais une histoire et elle se trouvait juste en face, dans l’immeuble. Je me suis installé avec une feuille de papier et une plume pour dessiner. Je me suis dit : « si j’arrive à dessiner cet immeuble à la main levée, c’est qu’il me faut écrire l’histoire ». Le résultat se trouve sur la première de couverture. J’ai écrit le roman en trois mois. Je l’ai peaufiné durant un bon mois. J’ai trouvé un éditeur très facilement, et voilà.

La vie vous mène parfois par le bout du nez. L’important, c’est de croire qu’on est libre.

Avez-vous déjà un troisième roman en route ? Pouvez-vous déjà nous en dire plus ?

J’ai un troisième roman en cours d’écriture. En observant les adolescents d’aujourd’hui, j’aimerais bien me projeter dans quelques décennies pour imaginer ce que pourrait devenir ce monde hyper connecté. Dans une ville comme Bruxelles, par exemple… Mais pas vraiment Bruxelles et pas vraiment la vraie réalité non plus. J’aime bien brouiller les pistes et bouger les repères.

Il y a une folie indéniable dans les histoires que vous racontez. Est-ce votre marque de fabrique ? Quelles sont vos influences ? Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent particulièrement ?

Les choses ne seront jamais aussi folles que dans la vie quotidienne, vous ne trouvez pas ? Ma marque de fabrique ? Je ne sais pas. J’aime bien prendre des libertés avec la réalité. J’aime bien surprendre. J’apprécie également quand les histoires ont plusieurs couches, vous voyez ? Quand il y a plusieurs lectures possibles. Et puis je suis belge, donc décalé et surréaliste.

Mes « influences » ? Sans hésitations Frédéric Dard et Boris Vian. L’un très tôt, à l’âge de l’adolescence. L’autre très tard, depuis que je rajeunis. Mais peut-on parler d’influences pour quelqu’un qui a écrit deux bouquins ? Tout ceci n’est pas bien sérieux, on est d’accord ?

La Rue de la Ruche, de Philippe Leclercq, publié par L’Harmattan Belgique/Éditions Academia, Louvain-la-Neuve, 2014, 158 p., 14 €. ISBN : 978-2-87597-006-0.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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