La vie secrète de Jerzy Hildebrand

« Née dans une famille juive aisée tout à fait intégrée dans la bonne société polonaise, Wanda, la mère de l’auteur, se retrouve veuve sans le savoir : son mari a été exécuté par les Soviétiques lors du massacre de Katyn. Elle sera déportée en Sibérie avec son fils de quatre ans. Une déportation qui leur sauvera la vie lorsque les troupes nazies envahiront la Pologne. Dans cette prison à ciel ouvert, elle devra oublier qu’elle a été une jeune femme un peu frivole pour devenir une quasi-pauvresse animée par la farouche volonté de vivre et de faire vivre son enfant. De retour en Pologne après la guerre, ils y seront en butte à l’antisémitisme et connaîtront le sort réservé à tant de Juifs laïques transbahutés d’un pays à l’autre, pour finir leur errance en Belgique. »

Jerzy Hildebrand est un éminent neurologue, professeur à l’ULB, chef du service de neurologie à l’hôpital Erasme, notamment spécialiste des complications neurologiques dont il fut un pionnier. Pourtant, ceux qui l’ont fréquenté pendant tant d’années ne connaissaient pas nécessairement un passé qui ne le promettait pas d’emblée à une si belle carrière, encore moins en Belgique.

Un témoignage parmi tant d’autres ?

La sortie le 14 février prochain de la biographie de Wanda, sa mère, qui retrace donc également l’enfance de l’auteur, est à cet égard, étonnante. Elle révèle tout d’abord une bien sombre histoire, peu enseignée sous nos latitudes, de la Pologne prise entre deux feux durant la seconde guerre mondiale.

En 1940, Wanda et son fils, bourgeois polonais, sont déportés en Sibérie pour être « rééduqués » d’après les critères soviétiques d’alors. Combative, elle parvient pourtant à survivre avec son enfant dans cette contrée si éloignée du confort qu’elle avait toujours connu.

Mais au-delà de la stricte lutte pour survivre, Wanda s’implique également dans la communauté polonaise, fort nombreuse en Sibérie à l’époque. Elle fera d’ailleurs quelques jours de prison pour avoir refusé de prendre la nationalité russe, ignorant alors que cet état la protégeait, comme le lui fit remarquer le commissaire de police : « Wanda, espèce d’idiote, signe et fiche le camp (…) pour qui et pour quoi fais-tu tout ça? Pour ta Pologne? Imbécile, tu es juive et tes Polonais vous détestent. Tu verras comment ils vous accueilleront si un jour, tu y retournes, dans ta Pologne » (p. 49).

La véritable descente aux enfers et le combat d’une vie.

Et, en effet, pendant leurs 6 années d’existence en Sibérie, Wanda, son fils Jerzy et certaines relations amicales qu’ils ont tissées là-bas, parviennent à tenir contre le froid, la rudesse de la vie et la maladie, grâce à l’espoir de reconquérir leur vie d’avant. Ils ignoraient alors que le combat le plus cruel et le glas de leur ancienne existence sonnerait pourtant à leur retour en Pologne. Car l’antisémitisme n’avait pas disparu avec la victoire des alliés, loin s’en faut.

Une mise en perspective éclairante.

Cet ouvrage, au-delà de l’hommage poignant d’un fils à une mère, permet de mettre en lumière plusieurs aspects très intéressants. Tout d’abord, le fait que la déportation en Sibérie de bourgeois juifs ait pu leur sauver la vie, puisque la Pologne fut l’un des pays les plus sinistrés par le nazisme, avec 3 millions de Juifs massacrés.

Ensuite, la lecture du livre permet de mieux comprendre le sentiment de haine et de rejet qu’ont subit les Juifs à cette époque particulièrement, qui rend compréhensible les velléités sionistes d’après-guerre, perçues comme une délivrance pour un peuple rejeté et humilié de toutes parts, ayant perdu famille, biens et situation. En parallèle, le livre évoque également la pression de la solidarité juive d’alors qui pouvait se révéler extrême, exigeant de ceux qu’elle aidait une religiosité pouvant entrer en confrontation avec une identité déjà fort malmenée.

Une société sans classes?

Enfin, il est interpellant de constater, au travers de cette lecture, la puissance du jugement social sur la psyché d’un individu. Il n’y avait pas que l’espoir qui permettait à Wanda de survivre en Sibérie, mais également un sentiment d’appartenance au groupe sur une terre qui fait relativement fi des classes sociales au bénéfice de la survie. Revenue en Europe, Wanda a subi de plein fouet le rejet d’une classe aisée et puissante, l’humiliation, le déni de ce qu’elle avait enduré (dont le meurtre de son mari) et de l’injustice dont elle avait été victime.

L’histoire de Wanda met en perspective la violence symbolique des inégalités dans une société. Pourtant, d’après l’exemple communiste cubain, encore observable aujourd’hui, il semblerait que le moteur de l’activité humaine se trouve davantage dans la volonté de supplanter l’autre que dans celle de construire une société équitable et équilibrée.

C’est pourquoi, à l’heure des grands défis illustrés par la coopération internationale en recherche d’une relative égalité économique, sociale et écologique, il est urgent de lire ce genre de témoignage du passé qui permettent d’éclairer les dangers et les obstacles qui reviennent sans cesse. En espérant qu’ils ne soient pas uniquement issus de la condition humaine mais s’expliquent également par une construction culturelle qui, par définition, est malléable.

Une occasion également de saluer l’initiative de la Commission européenne qui nous préserve tant bien que mal des atrocités de la guerre.

Plus d’informations sur le site des éditions M.E.O.

Tags from the story
Written By

Attachée de presse bruxelloise, j’ai décidé de vous faire partager tout ce que je sais grâce à mon métier…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *