L’Amérique dans tous ses états au 39ème Festival Américain

La sélection des films en compétition au dernier festival de Deauville, souvent inspirés de fait-divers réels, laissait entrevoir cette année le portrait sans concession d’une Amérique (et d’une industrie du cinéma?) qui va mal.

Cette année, les films étaient pour la plupart, âpres et minimalistes, noirs et cruels, témoignant d’une Amérique sanguinaire en proie à la violence et à la folie, dans laquelle la libre circulation des armes semble encourager chacun à faire sa propre loi.

Dans Blue Caprice (basé sur l’histoire effroyable et véridique des « snipers de Washington », fait divers qui a tenu en haleine l’Amérique pendant 23 jours en 2002) un homme forme un petit garçon au maniement des armes et le transforme en tueur en série. Le film de Alexandre Moors (français installé aux USA) est une étude de la folie et de l’aliénation ou comment créer un monstre mais c’est aussi un voyage à travers l’Amérique au cours duquel deux paumés deviendront les ennemis publics no 1 et qui se clôturera par le massacre de 10 personnes choisies au hasard…

Blue Ruin de Jeremy Saulnier, à mi chemin entre le thriller et l’épouvante, est une histoire sanglante celle d’un SDF qui ne sait absolument pas se servir d’une arme mais décide malgré tout de se faire justice lui-même afin de venger coûte que coûte sa famille assassinée. Le réalisateur présente clairement son film comme une critique envers la vente en libre service des armes aux USA, en particulier en Virginie, où l’action se situe et où les armes font partie intégrante de la culture.

Mêmes sons de cloches, dans Shérif Jackson, western aux accents tarantinesques des frères Logan et Noah Miller oū une femme dans l’Amérique sauvage du XIX ème siècle, aidée par l’extravagant Sherif (Ed Harris), part en croisade (sanglante) pour venger l’assassinat de son mari. Ce film prouve qu’en matière d’armement les américains n’ont finalement pas évolué depuis les pionniers…

Cette année, à Deauville, si il était question de violence et de vengeance, l’Amérique dans tous ses états, a aussi laissé place à la question du racisme, sujet souvent en ligne de mire dans le cinéma américain.

Deauville présentait cette année deux films qui abordaient la question avec force et originalité.

Prix du public et Prix de la Révélation Cartier, Fruitvale Station est lui aussi tiré d’un tragique fait-divers. Le premier long métrage de Ryan Coogler raconte les 24 heures qui ont précédé le meurtre d’un jeune père de famille noir suite à un policier qui laissera échapper par erreur un coup de feu fatal.

Un des temps forts du festival restera sans aucun doute les larmes de Lee Daniels et de Forest Whitaker (l’invité surprise du festival) lors de la longue standing ovation faite au au Majordome, le film qui a bouleversé le public et… le Président Américain (argument marketing imparable qui a certainement participé au succès du film au pays de l’Oncle Sam oū il cartonne actuellement en tête du box office). Le Majordome s’inspire de l’histoire vraie de Eugène Allen, majordome noir à la Maison Blanche qui a vu défiler sous ses yeux d’Eisenhower à Reagan, pas moins de 8 présidents blancs. De manière originale, le film aborde les grands évènements historiques des États-Unis et à travers eux, 30 années d’évolution des droits afro-américains, « une vision plus noire » de l’histoire et de la condition noire.

L’autre grande émotion du festival a été la présence de Michael Douglas (dont ce n’était pas la première venue en Normandie. C’est ici en 1999 qu’il rencontra sa femme Catherine Zeta-Jones se plaît-il à rappeler en interview malgré les rumeurs de séparation du couple) qui a rappelé lors de la conférence de presse du film Ma Vie Avec Liberace (magnifique film d’Ouverture du Festival) son éternelle reconnaissance à Soderbergh d’avoir attendu que son cancer soit guéri pour entamer le tournage et combien ce rôle a été, pendant sa convalescence, « la lumière au bout du tunnel » et aujourd’hui  » le plus beau cadeau de sa carrière ».

L’émotion a ensuite laissé place à une triste réalité, un terrible constat dressé par Michael Douglas qui a déploré le manque de confiance grandissant des studios hollywoodiens pour leurs auteurs.

Rappelons qu’aux USA, le film sur la vie intimiste, orageuse et cachée du pianiste Liberace, show-man de Las Vegas et superstar américaine a été produit par la chaîne HBO. Le film « jugé trop gay » n’a été financé par aucun studio de cinéma américain et n’est pas sorti au cinéma mais uniquement diffusé à la télévision…

Télévision ou pas, Ma Vie avec Liberace, en compétition au dernier festival de Cannes, est un vrai film de cinéma. Non pas un simple biopic sur l’ascension et la décadence d’un showman de Las Vegas mais l’émouvant récit de l’histoire d’amour d’un pianiste exubérant et fantasque interprété de manière magistrale par deux grands acteurs incontournables d’Hollywood, Michael Douglas et Matt Damon.

En France, si le film sortira dans les salles dès le 18 septembre, il soulève cependant quelques questions quant à l’avenir du cinéma indépendant américain:

Soderbergh a rappelé son désir de faire « plus de télévision » déclarant que ce choix lui apportait plus de liberté.

Face à une industrie de plus en plus frileuse face à des projets audacieux et exigeants, de nombreux auteurs doivent aujourd’hui faire face à cette crise d’identité qui n’a jamais été aussi flagrante que cette année sur les planches…

Financé en partie par les internautes, Blue Ruin ou Smell Of Us, le prochain film de Larry Clark (invité d’honneur du Festival) ont ainsi fait appel à un nouveau système de financement appelé crowfunding et n’auraient certainement pas vu le jour sans les fonds récoltés sur la toile…

Le crowfunding est-il pour autant l’avenir du cinéma? Encore difficile pour le moment de répondre à cette question mais une chose est certaine le cinéma d’auteur doit aujourd’hui composer pour continuer d’exister!

Si à Deauville, le cinéma est roi, pour la 4 ème année consécutive, c’est la télévision et les séries en particulier qui se sont invitées et ont crée l’évènement.

L’un des autres gros événements du festival (sachant que la Master class de Soderbergh aura finalement été annulé) était la venue de Vince Gilligan, créateur, scénariste, producteur et réalisateur de Breaking Bad, la série la plus en vue de ces 5 dernières années et dont l’ultime épisode sera diffusé le 29 septembre sur la chaîne AMC. L’esthétique et l’écriture très cinématographique de cette série, auréolée d’une pluie d’Awards, n’a rien à envier aux plus grands films d’Hollywood.

Après une première et convaincante incursion d’un David Fincher derrière une caméra télévisuelle (House of Cards) et les séries à venir de Alfonso Cuarón (Believe), Nicolas Winding Refn (Barbarella) ou encore la série de Night Shyamalan (Wayward Pines), cette 39 ème édition du Festival américain de Deauville prouve finalement, à ceux qui en doutaient encore, que l’avenir du cinéma américain est peut-être ailleurs…

-Blue Ruin, sortie en salles, le 30 avril 2014.

-Blue Caprice, aucune sortie en France n’est prévue pour le moment.

-Shérif Jackson, sortie en salles, le 9 octobre 2013.

-Fruitvale Station, sortie en salles, le 1er janvier 2014.

-Le Majordome, sortie en salles, le 11 septembre.

-Ma Vie avec Liberace, sortie en salles, le 18 septembre.

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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