L’anagramme des sens

Le titre du roman « L’anagramme des sens », annonce déjà le style de l’écrivain Sylvie Godefroid, qui manie avec aisance jeux de mots et métaphores dans une prose imagée. La musicalité de sa ligne d’écriture est une invitation. Dès le départ, le rythme est donné. Et nous voici précipités dans le monde d’Ana, dans sa vie de femme moderne et active.

Pendant l’année 2010, année de crise gouvernementale en Belgique, Ana nous balade dans Bruxelles et dans ce qu’elle appelle ses « saisons »,  qui sont ses amours en cours, passées ou encore ses amours virtuelles. Elle se dévoile le temps d’une année, le temps de ce qu’elle nomme son « voyage thérapeutique ». A 37 ans, Ana veut grandir,  « vraiment », et se donner le droit de désirer, le droit d’avoir envie d’être désirée. Ana se veut « femme ».  Elle cherche à vaincre ses démons,  entre autres la « bête » qui la tourmente, ce prétexte avec lequel elle s’empêche d’assumer complètement sa féminité ; ce trouble alimentaire sur lequel elle parviendra enfin à mettre des mots au fur et à mesure qu’elle avancera sur la voie de la guérison, celle de l’acceptation de soi.

La poésie qui se dégage des descriptions faites par la narratrice de choses aussi banales que les rues de Bruxelles, l’ambiance survoltée de la rentrée du mois de septembre ou encore les feux d’artifices clôturant une nouvelle année passée dans la capitale nous plonge totalement dans le monde d’Ana. Car la plus grande réussite de l’auteure, outre la sincérité de sa plume, est sans doute d’avoir fait de ce roman un véritable roman d’ambiance. Nous baignons dans le monde d’Ana, dans l’atmosphère bruxelloise dans laquelle évolue l’héroïne. Nous vivons complètement ses saisons amoureuses. Nous l’accompagnons chez son médecin-hypnotiseur, comme nous l’aurions fait avec notre meilleure amie.

Car si elle se dit différentes des autres, Ana, nous la connaissons tous. Elle a le visage d’une sœur, d’une amie, d’une collègue.  Ana ne s’aime pas. Elle exige toujours plus…  d’elle-même. Elle remplit, à l’image de la femme moderne occidentale, tous les rôles qu’on attend de la surfemme de notre époque, ceux de la maman et de la femme active. Elle gère vie professionnelle, vie de famille et trouve le temps d’être l’amie, la confidente, et la sauveuse d’un conjoint en crise d’adolescence.

Le récit de l’introspection d’Ana est entrecoupé de témoignages des personnes qui l’entourent. Certaines lui sont proches, d’autres vivent à la périphérie de son monde.  Amis bienveillants, collègues moins sympathiques à son égard, hommes qui la convoitent, tous nous livrent leur avis sur cette femme qu’ils ont en commun. Si leur incursion dans le récit d’Ana est une manière habile pour l’auteure de nous rappeler à quel point Ana est bien -ou moins bien-  entourée, on se demande parfois si certains de ces témoignages apportent réellement une valeur ajoutée au récit introspectif de la narratrice. Il ressort de ces interventions finalement peu contrastées un mystère créé autour du personnage d’Ana qui  m’a  personnellement semblé un peu exagéré, puisqu’il s’agit d’une héroïne que nous finissons par apprécier justement  pour la familiarité qui s’en dégage et parce que ses combats si profondément humains ressemblent tant à ceux de nombreuses femmes. Des femmes que nous sommes ou que nous aimons.

On ne peut que se sentir proche de ce personnage attachant qui se livre si généreusement. On se laisse bercer par l’intensité musicale de la prose rythmée de Sylvie Godefroid, on se plonge dans la vie tumultueuse d’Ana, et on devient, le temps d’un livre, le temps d’une année, l’amie de cette héroïne si moderne que l’on connaissait tous et toutes, un peu, déjà.

L’anagramme des sens, Sylvie Godefroid, paru chez Avant-Propos, 202 p.

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Lectrice inassouvie

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