Le Boxeur

« 144.738. Six chiffres racontent une vie. Celle de Hertzko Haft commence à Belchatow, ghetto juif polonais où il ne fait pas bon vivre en 1939. Hertzko a 16 ans et participe activement au petit trafic pratique auquel s’adonne son père et ses frères aînés. Car tout est interdit par l’occupant allemand aux juifs de Pologne, parqués à Belchatow. Alors, la survie s’organise. La survie…tout un programme pour Hertzko, envoyé à la place de son frère dans les camps de concentration. De camps à marches de la mort, Hertzko Haft survit en se faisant boxeur pour le bon plaisir des nazis. Après la libération, il se forge logiquement une carrière à la force des poings, puisant son énergie dans les chiffres tatoués par l’occupant sur son avant-bras et dans l’espoir de retrouver celle qu’il aime. Mais est-ce suffisant ? »

Après Johnny Cash et Fidel Castro, voilà que Reinhard Kleist s’attaque à Hertzko Haft, boxeur juif qui connut quelques victoires dans les années ’40 aux Etats-Unis sous le nom de Harry Haft, avant de tomber dans l’oubli et dans l’épicerie. Dans son épicerie, justement, c’est là que son fils l’a toujours connu, Harry Haft. Un père difficile, irascible, malheureux, dont il ignore le passé tragique, Auschwitz, les combats à mort, les atrocités nazies, la carrière éclair à la libération, l’amour de sa vie perdu. Ce n’est qu’en 2003 qu’Alan Haft prend conscience de l’ampleur de son histoire, une histoire que lui transmet enfin son père et qu’il relayera lui-même dans une biographie publiée il y a quelques années, dont s’inspire Le Boxeur, de Reinhard Kleist.

En guise de prologue et d’épilogue, donc, cette virée père/fils qui prend toute sa signification au terme du flash-back infernal que nous conte Hertzko par le truchement de son fils, Alan. Le puzzle redoutable se forme au fur et à mesure que les pages se tournent, que le train de l’histoire avec une grande hache (comme disait Perec) se met en branle, et nous livre un héros malgré lui, resté vivant aux dépends de ses compagnons d’infortunes, resté debout après tous ces combats à mort effrayants d’inhumanité et dont Quentin Tarantino nous offre la variante esclavagiste américaine dans son dernier film, Django Unchained.

L’histoire de Haft, c’est l’histoire de dizaines de boxeurs, enfermés dans les camps et obligés de se battre à mort pour amuser la galerie SS. Beaucoup y ont laissé leur peau, comme l’explique le petit dossier livré par Casterman en bout de récit, Collection « Ecritures » oblige (une collection passée à la loupe par Benjamin Wéry). Mais pas Haft. A l’instar du père d’Art Spiegelman dans Maus – référence s’il en est – le père d’Alan vacille mais reste vivant, au mépris des lois de la nature. Ces deux là sont des survivants taillés dans le roc de l’injustice. Ils ont pour eux une ingéniosité à toute épreuve et une force de caractère exécrable. Et puis, une femme, bien sûr. Une femme dont ils sont séparés mais que la volonté de retrouver guide à travers les charniers. Comment, dès lors, comment rester indifférent devant ces hommes incroyables dont l’histoire nous parvient au fond de notre canapé ? Si ces récits sont rarement jojo à lire, au moins ont-ils le mérite de relativiser nos tracas quotidiens.

Ce récit-ci, Kleist nous le livre avec un talent certain. Le texte coule, les images frappent. Uppercut à l’estomac. Souffle coupé. La narration est efficace, le dessin aussi mais moins juste. Le trait fluide et souple peine à masquer les faiblesses anatomiques. Aussi, les problèmes de proportion sauteront sans doute aux yeux des professionnels. Mais, cela n’enlève pas grand-chose à la puissance des noirs et blancs, mise en valeur par quelques perles de noirceur bien sentie.

Bref, Le Boxeur fait partie de ce genre de livre qui se consomme vite mais dont la digestion est plus lente. Quant à sa défection, well,… à vous de juger.

Plus d’infos sur Casterman.

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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