Le carnaval des ombres

« Un jour, il se fait traiter de Boche. « Ah tu viens des cantons rédimés, de chez les … » Il ne sait que dire. Il sort à peine de l’adolescence. Il est belge, oui. Mais son grand-père et ses deux oncles ont été enrôlés de force dans la Wehrmacht. Le plus jeune allait avoir vingt ans. Comment meurt-on sous cet uniforme-là ? Et comment vivre après ? Dans le village où il est né, on ne parle pas de tout ça. On rit en wallon, on chante en wallon, on rêve en wallon. Mais parfois, sur les chemins de fête, l’alcool fracasse les digues, les corps tremblent d’une tristesse inexplicable… »

Incroyable, c’est le mot. Serge Demoulin fut tout simplement incroyable.

En effet, sa prestation d’hier soir était à couper le souffle ! Au point que Le carnaval des ombres (qui pourrait en rebuter plus d’un en raison de sa thématique historique et belliqueuse) nous explose à la figure avec tant de spontanéité et de tripes qu’on en reste tout simplement abasourdi.

Parler de la guerre n’est pas chose aisée. Trop pathétique, trop moralisateur, trop historique, trop ennuyeux… Nombreux sont les écueils que les récits traitant de la guerre doivent éviter. C’est donc forcément avec une légère appréhension que nous nous sommes rendus à l’Atelier 210, hier, pour assister à la première de cette nouvelle pièce du Rideau (toujours itinérant, d’ailleurs).

Et qu’on se le dise, Serge Demoulin, seul en scène, ne fait pas les choses à moitié. Un texte éclaté et éclatant, fou et émouvant, drôle et passionnant, sérieux et totalement absurde, c’est tout en oxymores qu’il nous offre sa pièce, ce subtil mélange entre réjouissances et fantômes du passé. Ces fantômes qui se matérialisent devant nos yeux ébahis, cette région de Malmedy qui vit tout d’un coup devant nous, ce wallon et cet allemand qui se mélangent et ponctuent toutes les phrases, ce cassis qui réchauffe notre gosier… Il suffit d’un chapeau et il n’est plus un mais mille sur la scène et ce, au plus grand plaisir des spectateurs.

Michael Delaunoy n’est pas pour autant étranger à cette réussite. En effet, la mise en scène est tout bonnement parfaitement pensée et maîtrisée : l’agencement du décor, les différentes pièces du costume composite, les jeux de lumière et les sonorités, tout est admirablement orchestré.

Bref, Le carnaval des ombres ou comment traiter de la guerre, de la mort et du désarroi par le rire et l’absurde sans rien trivialiser: un trait de génie que tous les spectateurs de l’Atelier 210, hier soir, n’ont pas manqué de saluer en rappelant pas moins de cinq fois ce comédien buveur de cassis et futur protecteur de Jésus, Serge Demoulin.

De: Serge Demoulin

Avec: Serge Demoulin

Mise en scène: Michael Delaunoy

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