Le dernier loup, récupération d’une œuvre subversive

Le mercenaire du cinéma français est de retour. Après le Qatar et une fresque, Or Noir, qui s’embarrasse modérément de la réalité historique, c’est au tour du régime chinois de se payer les services de Jean-Jacques ‘Bob Denard’ Annaud pour l’adaptation d’un bestseller chinois qu’un propos ambigu a protégé de la censure étatique.

C’est que les choses évoluent rapidement en Chine. Persona-non-grata en République populaire depuis la réalisation de Sept ans au Tibet en 1997, Jean-Jacques Annaud a tiré profit de l’amnésie complaisante du pouvoir chinois pour bénéficier du soutien financier de la plus grande entreprise publique chinoise qu’est la société de production China Film Group Corporation. Qui mieux que JJ Annaud pouvait réaliser cette histoire qui unit l’homme et l’animal ? Après l’ours et le tigre, c’est donc le loup que met en scène le génial réalisateur de Coup de Tête et Le Nom de la Rose.

En 1969, la révolution culturelle bat son plein. Chen Zhen, jeune étudiant de Pékin, est envoyé en Mongolie intérieure afin d’éduquer une tribu de bergers nomades. Contre toute attente, c’est Chen Zhen qui va s’instruire au contact des nomades qui vivent en harmonie avec la nature. Fasciné par le lien complexe fait de crainte et de dévotion qui unit les loups des steppes aux bergers, Chen Zhen va enfreindre les ordres et capturer un louveteau persuadé de pouvoir l’apprivoiser.

le-dernier-loup

Vous le voyez venir ? Les loups, les nomades, l’harmonie avec la nature, le jeune citadin et la modernité en marche. Ça parait énorme ? Et pourtant la filiation avec Danse avec les Loups est plus que thématique. Certaines séquences font outrageusement penser à ce que nous proposait le beau Kevin avec son western naturaliste. L’idée n’est ni scandaleuse , ni inintéressante, mais plutôt hasardeuse dans la mesure où au jeu des comparaisons, Le dernier Loup, souffre de la force et de la sincérité du message de son modèle. Sans tourner autour du pot, Le dernier Loup est un beau film, techniquement remarquable mais creux et désincarné. Aucune raison de remettre en cause la qualité de metteur en scène de Jean-Jacques Annaud qui reste un maître en la matière surtout lorsqu’il est question de sublimer la nature. A cet égard, une séquence est particulièrement spectaculaire. Elle met en scène une meute de loup qui pourchasse un troupeau de chevaux, de nuit et en pleine tempête de neige. Filmée « au naturel », sans effets numériques, cette séquence qui additionne les contraintes est un petit bijou qui se termine en apothéose.

Las, le fond n’est pas à la hauteur de la forme. Pourtant il y avait sûrement mieux à faire avec le matériau original. Annaud ignore le caractère subversif et ambigu d’un roman qui doit une partie de son succès aux polémiques qui l’ont accompagné depuis sa sortie. Loué par les intellectuels progressistes et les entrepreneurs qui y voient une apologie de la compétition internationale, attaqué par les intellectuels conservateurs et les nationalistes qui ne peuvent sentir cet éloge d’une ethnie minoritaire par un Chinois de l’ethnie Han majoritaire, Le totem du Loup, sous couvert d’une autobiographie romancée qui se lit comme fable initiatique, inoffensive et d’une critique de la Révolution culturelle désormais officiellement reconnue par le pouvoir comme une « erreur historique », s’attaque bien plus qu’à la seule la politique environnementale chinoise. Derrière une intrigue basique, ce sont tous les fondements du régime chinois que l’auteur (Jiang Rong) remet en question avec talent et force de persuasion.

le_dernier_loup

Lorsque les différents responsables de la censure prennent connaissance de la véritable substance du roman, il est trop tard. Le roman rencontre un succès incroyable, et une interdiction de celui-ci n’a plus vraiment de sens. Vendu à plus de 20 millions d’exemplaires, le roman menace de dépasser le… Petit Livre rouge de Mao. Tout un symbole.

Dès lors, au regard de l’émergence de l’industrie cinématique chinoise contemporaine (cfr Coming Home) l’adaptation du roman par Annaud, cofinancé par une entreprise d’état, prend tout son sens et souligne l’hypocrisie du message écologiste du film, sachant que la Chine est le plus grand pollueur de la planète et que l’état chinois se soucie assez vaguement de la question environnementale. Vidée de sa substance par un ex-indésirable, Le Totem du loup semble avoir été sournoisement récupéré par le pouvoir chinois.

Fresque animalière efficace mais insincère, Le dernier Loup s’inscrit indéniablement dans cette vague cinématographique qui ambitionne  de concurrencer Hollywood en détournant la masse du public chinois des œuvres américaines pour des films sino-chinois. Des films où il est de bon ton de critiquer l’erreur historique passée, histoire de passer sous silence celles du présent.  Au spectateur averti le choix de cautionner ou de refuser. Hier comme aujourd’hui le cinéma est une arme. Autant l’aborder en connaissance de cause.

A voir dès le 25 février 2015

Tags from the story
Written By

Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *