Le Hobbit : la Bataille des Cinq Armées

Au départ, il y avait comme une atmosphère de déjà-vu. Onze ans auparavant, je faisais la file au cinéma afin de visionner l’ultime volet de ce qui allait devenir mon livre de chevet : Le Seigneur des Anneaux. Outre l’importance de l’événement (l’engouement, mes amis, l’engouement !) et ses anecdotes cocasses (haaa, ces spectateurs assis sur les marches de la salle…), c’était avant tout la qualité du Retour du Roi qui m’avait bluffé : des scènes de combat épiques, une bande-son héroïque, des interludes Sam-Frodon moins rédhibitoires et, surtout, une conclusion émouvante au possible. À cette époque, on pensait quitter définitivement une foule de personnages avec lesquels on avait tissé des liens sur pellicule. Il y avait donc un peu de tristesse mais aussi une certitude plus heureuse : celle qu’un grand hommage cinématographique avait été rendu à une œuvre pourtant réputée inadaptable. Onze oscars plus tard, Peter Jackson pouvait partir l’esprit tranquille.

Récompenses mises à part, la conclusion du Hobbit me donnait l’espoir de ressentir à nouveau ce frisson de joie et de tristesse. Honnêtement, cela aurait pu être le cas tant Jackson gratifie sa seconde trilogie d’une fin juste : en effet, point de larmes mais un point final à l’histoire, anodin en apparence mais pourtant tellement signifiant pour chacun d’entre nous. Malheureusement, cette retenue toute en émotion tranche avec un long-métrage conçu sous le signe de l’incohérence et de l’exagération.

Il ne s’agit pourtant pas d’une surprise en soi lorsqu’on considère le matériel de base. En clôturant La Désolation de Smaug sur le départ du dragon vers la ville de Dale, on se doutait que les scénaristes ne disposaient plus de montagnes de péripéties à insérer dans La Bataille des Cinq Armées. Ne subsistaient en effet que deux options : soit jouer et développer au maximum les intrigues secondaires (empruntées aux Contes et Légendes inachevés) afin de placer l’intrigue sur deux volets et éviter une certaine lassitude. Soit se concentrer uniquement sur la bataille finale et la rendre grandiose à coups de mises en scène astucieuses et d’effets spéciaux éblouissants.

Au vu du résultat, on peut affirmer que le choix de Peter Jackson se trouve à mi-chemin entre ces deux alternatives. Deux moitiés pour n’en faire qu’une, en somme, sauf que le mélange n’est pas ici heureux.

Tout d’abord, à cause de nombreuses incohérences dans la trame même du long métrage : entre le côté obscur de Galadriel (fan-service, bonjour !), les vers à boue représentés comme une arme ultime mais totalement absents de l’affrontement final ou encore les nains montant des bouquetins, il y a parfois de quoi tiquer. Mais le plus grand oubli de l’adaptation aura sans doute été l’Arkenstone, la fameuse pierre tant recherchée par le roi nain Thorïn, et l’un des principaux motifs de l’expédition de Bilbo et sa troupe vers la Montagne Solitaire. Or le spectateur a beau savoir depuis le volet précédent que c’est le hobbit qui possède le joyau, rien n’y fait : ce dernier est à peine mentionné et l’objet finit par disparaître de la circulation, un peu à l’image de son possesseur d’ailleurs, qu’on ne voit que très peu durant les deux heures de film. Dommage, car les rares fois où Martin Freeman apparaît à l’écran, on peut se dire que les producteurs ont eu le nez creux en engageant un acteur qui a su vraiment donner corps au héros de Tolkien.

Le reste du casting, globalement identique au film précédent, demeure excellent avec un petit coup de cœur pour Richard Armitage, très convaincant dans son rôle de monarque torturé entre sa soif de richesse et l’honneur. Et puis, il subsiste Legolas. Dans la chronique de la Désolation de Smaug, j’avais souligné le sérieux du personnage (presque tragique) qui tranchait parfois avec les « pitreries classes » et le côté « machine de guerre » qui lui étaient imposées par le scenario. On retrouve l’ensemble de ces aspects dans La Bataille des Cinq Armées avec désormais une nouvelle corde à son arc ( ha ! ha !), à savoir l’absence de gravité soit l’un des artifices les plus ridicules qu’on ait pu voir depuis « la diversion » du Retour du Roi. Et parce que l’affrontement final n’avait vraiment pas besoin de cela.

Car Peter Jackson a également opté pour la voie de la représentation massive du combat entre les cinq belligérants, choix évidemment logique au vu du titre du film. Objectivement, ce parti pris avait tout pour séduire tant le réalisateur a su démontrer à maintes reprises toute sa capacité à sublimer les situations d’affrontement.

Malheureusement, ici, la brillance se fait plus ténue qu’à l’accoutumée et on se surprend même parfois à trouver le temps long. Pour expliquer cette lassitude, l’exagération des effets numériques pourrait être une première raison à avancer tant ces derniers sont grossiers et empêchent toute tentative d’immersion de la part du spectateur. Ensuite, le manque de rythme conjugué à l’éclatement de l’action en divers points ne joue pas en faveur de la représentation : soit les plans sont interminables et suscitent l’interrogation ; soit les transitions d’un duel à un autre sont trop rapides et nuisent à la cohérence de l’ensemble. Enfin, l’absence d’une scène vraiment marquante ajoute au flou chapeautant la séquence : de l’épique, on ne ressent souvent que les souffles, à défaut d’une implication totale qui vous prendrait aux tripes.

La Bataille des Cinq Armées, bon ou mauvais film ? En soi, il n’est évidemment pas exécrable et surpasse même bon nombre de productions en termes de performance pure. Pris dans son contexte, il s’avère être le maillon faible d’une trilogie qui aurait dû garder une forme duelle pour espérer réellement marquer les esprits et qui, même si elle est plaisante, restera toujours dans l’ombre de son glorieux aîné. D’un point de vue subjectif, Peter Jackson avait en sa possession une matière en or qu’il aurait pu magnifier avec sa verve si particulière. Mais ce n’a pas été le cas et je ne peux m’empêcher d’avoir un petit goût d’échec en contemplant les aventures de Bilbo qui ne m’auront pas donné les frissons que j’attendais. Sans doute étais-je trop exigeant.

Ou peut-être, comme le disait Tolkien lui-même, que tout ce qui est or ne brille pas.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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