Le Kechiche est une couleur froide

Comme vous le savez, ce dimanche 26 mai, le festival de Cannes s’est achevé en dévoilant sa Palme d’Or de l’année : La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche. La Vie d’Adèle nous conte l’histoire de Clémentine… OUPS pardon, Adèle, une fille de 15 ans dont la vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme artiste peintre aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte. Face au regard des autres Adèle grandit, se cherche, se perd, se trouve… Jusqu’à présent, le film ne cesse d’être salué par tous les professionnels du Cinéma présents à Cannes. Je suis une énorme cinéphile mais soyons honnêtes, c’est un monde qui adore s’auto congratuler :

– « Ho le cinéma français, mon Dieu, que nous sommes bons ! Abdellatif Kechiche capture avec brillio toute l’essence d’une histoire d’amour en accompagnant Adèle de son adolescence à son jeune âge adulte. L’histoire est belle, pleine d’amour et sublimée par des actrices au sommet ! C’est du Pialat ! C’est le film le plus incroyable de festival ! Je suis ému et fier d’appartenir au monde du Cinéma et à ce pays. » (Critique cinéma de Cannes typique)

– « Ô divinité du septième Art, comme tu dois être fier de voir un si beau film, si audacieux, si choquant par ses scènes de sexe mais si vrai ! J’ai senti au plus profond de moi que je devais raconter une histoire de cette qualité, depuis longtemps je voulais créer quelque chose qui parlait de ca ; c’est moi et personne d’autre ! Bon, à la limite, les actrices aussi mais, on passe sur l’équipe technique qui n’a pas de vue créatrice matricielle, originelle, telle le sein de… » (blabla typique et interminable du réalisateur français de Cannes typique)

Un article sur le film en lui-même serait ridicule à ce stade : non, je n’ai pas assisté aux projections du festival et non, je n’ai pas une machine à voyager dans le temps qui m’aurait permis de voir le film à sa sortie en salle en octobre prochain. Le propos qui se tiendra ici sera surtout un propos de mise en garde, dans votre intérêt cher lecteur ! Car non, je ne vais pas vanter les mérites du film, je m’occuperai déjà de le regarder le plus objectivement possible avant de prêcher la bonne parole. Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est de préparer le futur spectateur à être impartial et conscient de tous les éléments qui créent un film. D’autant plus, lorsque le matériel d’origine semble être complètement oublié et mérite pourtant autant d’attention de par sa qualité, sa jeunesse et son succès.

Il y a maintenant deux ans, l’auteure Julie Maroh a gagné le prix du public du festival d’Angoulême pour une très belle BD : Le bleu est une couleur chaude. Une bande dessinée pleine de sincérité, de tendresse, de sexe, de désir, de compréhension et d’amour mais aussi pleine de vérité et de cruauté. Une histoire d’amour on ne peut plus banale mais racontée avec justesse ; un dessin et une couleur harmonieusement mariés à un ton émouvant. Rien n’est de mauvais gout, les gestes sont pensés, les mots vécus. La bande dessinée a été très saluée par le monde bédéistique et très vite repérée par notre bon réalisateur.

Entre deux à trois ans pour la production entière d’un film, ca nous amène en 2013. Pile dans les temps dis donc, il a flairé la bonne histoire lui. Tout a été fait dans les règles, pas de vol mais bien un travail d’adaptation. Comme toujours, il faut se faire une opinion sur l’esthétique, la transposition, la mise en scène etc lors du visionnage. Je n’ai donc pas de problème avec ca, pas plus que Julie Maroh qui a l’élégance d’avoir une objectivité étonnante par rapport à l’adaptation de son oeuvre. Quel est mon problème alors ?

Ce qui me dérange d’abord c’est lorsque l’on apprend que le Syndicat des professionnels de l’industrie de l’audiovisuel et du cinéma a dénoncé tous les manquements au Code du travail durant les cinq de mois de tournage, de mars à août 2012. Des manquements directement liés à l’équipe technique, autrement appelés « les gens de l’ombre » qui ont pour le coup, bien morflé tant financièrement que physiquement ou psychologiquement. Aussi, certains pardonneront le génie créatif à l’oeuvre, la solitude de cet artiste qu’est le réalisateur qui n’a parfois que faire des détails concrets ou de leur concrétisation et préfère se concentrer sur la magnificence de son idée. Ce qui me dérange encore c’est lorsque le réalisateur pense à remercier et faire une bonne poignée de main à l’auteure en séance de projection (hors caméra) mais ne pense même pas à citer son nom lorsqu’il reçoit sa belle Palme devant les caméras du monde entier et le public. Ce qui me dérange aussi, c’est que la quasi totalité des articles écrits ou vidéos des critiques présents en projections ne concerne que la virtuosité de Kechiche sur la beauté et la tendresse de son histoire sans jamais s’attarder sur l’œuvre de Maroh ou la bonne part d’ombre de la création du film.

Un film nait de plusieurs choses, parfois abstraites, parfois de remarques ou d’influences. Là, gars, tu n’as pas été inspiré, ton histoire ne t’appartient pas, tu la racontes peut-être bien mais te l’approprier c’est juste une blague en soi. Transformer le titre, le nom de l’héroïne ou parler de ton désir créatif n’y changera rien. Quand Abdellatif Kechiche dédie son film à la jeunesse de France et de Tunisie, il est triste de se dire que cette jeunesse ne lira peut-être la bande dessinée de Julie Maroh. Comme le pourrait-elle si elle ignore son existence et son importance ?

Alors cher lecteur, je t’invite, avant d’aller voir La Vie d’Adèle, à découvrir Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, édité chez Glénat. Une superbe histoire, très bien contée qui a une grosse allure de vécu. Quant à moi, je vais attendre octobre : je serai contente de retrouver Léa Seydoux, et curieuse de découvrir cette adaptation, même si légèrement sceptique je te l’avoue.

Article Post de Julie Maroh suite à la Consécration de la Vie d’Adèle à Cannes

Article du journal Le Monde sur les coulisses du tournage de la Vie d’Adèle

Tags from the story
Written By

Hola ! Issue d'études d'Histoire de l'Art et de Cinéma, je suis scénariste, storyboardeuse/illustratrice et critique à mes heures perdues. Ma particularité? Je n'aime pas tout mais, j'aime de tout. Je pars du principe qu'il est triste de se limiter à un domaine, je suis donc une joueuse console, une cinéphile hardcore, une mangeuse de séries tv, une amoureuse des produits dérivés et autres props, une lectrice de faits scientifiques et une bricoleuse du dimanche. J'espère au travers de ces petits articles vous partager le bon et le moins bon ! Que la Force soit avec vous jeunes padawan :)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *