Le livre de Poche a 60 ans

Avant de devenir un objet faisant aujourd’hui pleinement partie de notre quotidien, le livre de poche a d’abord été l’œuvre d’un homme désireux de rendre la littérature accessible au plus grande nombre, Henri Filipacchi,. Soixante ans plus tard, cette volonté est-elle toujours d’actualité ? Qu’est devenu Le Livre de Poche depuis ? À quels défis est et sera-t-il confronté ? Autant d’interrogations auxquelles Cécile Boyer-Runge, la directrice générale de la maison d’édition a bien voulu nous répondre, sans langue de bois.

Après 60 ans d’existence, où se situe le livre de Poche dans le monde littéraire actuel, ou comment être digne du passé tout en imaginant l’avenir ? Rencontre avec Cécile Boyer-Runge.

Comment fait-on pour promouvoir les 60 ans d’une maison d’édition lorsqu’on la dirige depuis moins de dix ans (ndr : elle est entrée en 2006) ?

Cécile Boyer-Runge (C.B-R) : Je le fais dans un état d’esprit très positif, le même qui m’anime à la direction du Livre de Poche lorsqu’il s’agit de choisir des textes, d’organiser un programme éditorial ou des promotions. En clair, mon sentiment est celui de faire partie d’une histoire, d’assumer et d’être fière de ce patrimoine dont je ne suis finalement qu’une dépositaire. Il y aura d’autres personnes après moi car l’histoire du Livre de Poche est en constante évolution. Dans un certain sens, il s’agit donc d’être digne du passé et en même temps de pouvoir imaginer l’avenir et s’adapter aux nouveaux temps qu’on traverse car on est plus en 1953 mais en 2013.

Puisque vous faites partie de cette histoire, avez-vous le sentiment d’avoir apporté une pierre à cet édifice sexagénaire ?

C.B-R : Sans prétention aucune, il y a des choses dont je suis fière et évidemment d’autres moins. Globalement, je mettrai en avant le travail qui a été effectué sur le plan artistique (rénovation d’un grand nombre de couvertures), éditorial (création de nouvelles collections comme bulles en poches qui propose des BD en format poche ou encore Biblio axée sur les classiques contemporains) ainsi que l’ouverture du catalogue à des éditeurs qu’on ne voyait pas beaucoup au Livre de Poche et qui sont nettement plus présents aujourd’hui… Toutes ces initiatives me font extrêmement plaisir, d’autant plus que je pense qu’elles sont pérennes pour l’avenir… Toutefois, elles demandent beaucoup de labeur, beaucoup d’énergie et beaucoup d’envie aussi : si aujourd’hui, on est toujours n° 1 sur le marché sur le marché du poche, c’est avant tout grâce aux efforts des gens qui m’entourent.

Quel est dés lors votre rôle au sein du Livre de Poche ? En d’autres termes, en quoi consiste votre métier de directrice générale d’une grande maison d’édition ?

C.B-R : Je dirais que c’est une porte ouverte en permanence : il y a énormément de contacts que ce soit via des sujets qui me passent entre les mains, des gens qui viennent me voir ou lorsque je me déplace au studio, à la cellule marketing ainsi que chez les éditeurs avec lesquels on travaille. C’est donc un métier très vivant, très ouvert et pour lequel on doit être inlassablement curieux.

Quel regard les gens portent sur votre métier d’éditrice ? Êtes-vous souvent amenée à confirmer ou détromper des stéréotypes le concernant ?

C.B-R : En fait, il y a un peu un mélange de tout ça : il y a du fantasme, du stéréotype mais aussi énormément d’intérêt ! je dirais que c’est un métier qui continuer de susciter beaucoup d’attraction chez les uns et les autres. Si je devais le résumer en un trait de plume, je dirais que je suis payée pour lire, un aspect dont beaucoup de monde a conscience, à tel point que cela en est devenu une généralité. Pourtant, j’ai le sentiment d’avoir une fonction qui est certes en prise directe avec la littérature mais davantage avec l’actualité au sens large, ce qui donne une dimension très moderne à mon travail.

Existe-t-il ou constatez-vous encore aujourd’hui un attrait pour la lecture ?

C.B-R : Oui. Je pense qu’il y a encore un intérêt pour les beaux textes, la belle littérature pour lesquels il y aura toujours des amateurs et cet intérêt perdurera : les mots, que ce soit aujourd’hui ou hier, n’ont pas perdu leur force. Cependant, on assistera plus que probablement à une cohabitation des supports de lecture : ainsi, le public lira en poche car c’est un format petit, pratique et pas cher mais aussi sur smartphone, sur tablette voire écoutera des livres audios. On ne sera jamais plus en 1953 : il faut savoir vivre avec son temps.

Lors de sa création, « Le Livre de Poche » avait pour but de rendre la littérature accessible au plus grand nombre. Cet objectif a-t-il encore un sens à l’heure du numérique ?

C.B-R : Encore une fois, oui. Tout d’abord parce qu’il faut conserver à l’esprit que le numérique reste un marché émergent : ce n’est pas quelque chose qui est actuellement ancré dans les mœurs, ce qui ne signifie pas que ce ne sera pas le cas dans dix, quinze, vingt ans lorsque le public sera plus habitué… Néanmoins, je reste persuadée que support électronique et imprimé coexisteront. Je crois également en la capacité des libraires à animer leurs points de vente et ainsi susciter l’évènement : il s’agit là d’un travail essentiel car je doute que les gens se satisferont d’un univers déshumanisé qui les empêchera de faire des rencontres. Ainsi, de fil en aiguille, chaque acteur trouvera sa place, y compris le livre de poche qui, en tant qu’un objet pas cher, pas intimidant et pas encombrant, conservera sans doute un certain nombre de lecteurs. Dans quelles proportions ? Nous verrons…

Mais les libraires ont-ils eux aussi encore un sens pour vous, autant dans un sens commercial que promotionnel, face à des géants comme, par exemple, Amazon.com où il est très facile de commander l’objet-livre en quelques clics ?

C.B-R : La réponse est oui, sans ambiguïté. Je pense qu’il y a une place pour le commerce électronique et une place pour le commerce réel. Je veux dire par là que bien souvent, les commandes que vous pouvez faire sur Internet – d’ailleurs le mot commande le dit bien – visent à acquérir un ouvrage qu’on ne veut pas s’embêter à aller chercher et éventuellement s’exposer au risque de ne pas le trouver en librairie. C’est un achat où la dimension plaisir n’existe pas : on commande et puis basta ! Mais lorsque vous entrez en librairie, même si vous cherchez juste le dernier Prix Goncourt, vous ne devriez pas sortir du magasin sans deux ou trois autres ouvrages supplémentaires car vous vous autoriserez une visite « plaisir », plus axée « flânerie » : vous regarderez les couvertures et les quatrièmes de couverture, vous vous laisserez guider par vos impulsions ou par le choix du libraire et finalement, vous sortirez avec un peu plus que ce que vous aviez imaginé au départ… Cette flânerie vous aura permis de passer un moment un peu différent de celui qui consiste à commander un livre sur internet.

D’autres éditeurs ont adopté et publié des ouvrages au format poche. Qu’est-ce qui démarque le Livre de Poche de cette concurrence ?

C.B-R : Le fait que le Livre de Poche ait été le premier et le pionner est quelque chose qui nous caractérise et qui fait qu’aujourd’hui encore, nous sommes les premiers sur ce marché. Nous nous sentons investis d’une mission qui est celle de pouvoir proposer à nos lecteurs un catalogue vaste. J’assume complètement que celui-ci soit généraliste car je ne suis pas spécialisée dans un genre littéraire, j’édite tout type de littérature, du romanesque aux classiques en passant par les livres pratiques ou les bande-dessinées de poche. Je pense que cet éclectisme est une marque de fabrique d’origine qui est encore valide aujourd’hui. J’ajouterai que ce qui nous distingue encore plus de la rude concurrence de ce milieu, c’est que le Livre de Poche dispose d’un réseau de diffusion de grande qualité : vous pouvez trouver nos ouvrages à peu près partout dans la francophonie (France, Belgique, Suisse, mais aussi Québec). Ainsi, la diffusion commerciale qui était dans les gênes de l’entreprise dès sa création est toujours vérifiée aujourd’hui.

Dernière question, quelles sont vos aspirations pour le futur concernant le Livre de Poche ? Avez-vous des projets qui vous tiennent à cœur et que vous aimeriez réaliser dans les dix années à venir ?

C.B-R : Je pense que dans dix ans, j’aurais probablement laissé ma place à quelqu’un de plus jeune et qui sera plus dans l’air du temps car pour exercer ce métier, il faut être ancré dans le monde actuel et certainement ne pas s’accrocher au passé, même si cela peut sembler paradoxal lorsque l’on fête un anniversaire de soixante ans.

Pour ma part, je suis très intéressée par le coup de projecteur que peut apporter le numérique sur le livre. Je travaille dans l’édition depuis 15 ans et à cette époque, le secteur éditorial n’était pas le plus attirant dans le monde des affaires : aujourd’hui, le fait que l’on soit au cœur du tourbillon technologique et médiatique nous oblige à nous remettre en question et à imaginer des choses pour le futur : par exemple, on vient de développer un catalogue numérique qui s’appelle Les ebooks du Livre de Poche, on interagit avec les réseaux sociaux et on possède un site qui peut informer les internautes qui sont aussi nos lecteurs. On a également lancé un concours de tweetnouvelles avec Maxime Chattam et un concours de nouvelles numériques dont le gagnant sera publié en été au format électronique. Ce type de projets expérimentaux me tient à cœur et j’aimerais les mener à bien avant d’envisager mon avenir dans 5 ou 10 ans car les choses peuvent très vite changer.

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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