Le récit de la servante Zerline

« Une servante, donc : dos voûté, cheveux noués sous un fichu, mains rougies par le travail, seins flétris, jambes lourdes. Il y a trente années, elle était belle, «tout était ferme chez moi, et mes seins se dressaient que chacun vou­lait les tâter». Il y a trente années, elle a connu la passion incongrue, éphémère et scandaleuse et toute la rhétorique des gestes de l’amour et de la haine qui l’accompagne, cette passion dévorante qu’elle a partagée avec l’aristocrate, dix journées durant dans le pavillon de chasse. Aujourd’hui, elle est là, dans la moiteur d’un après-midi d’été à se raconter devant le jeune homme, à le mettre en garde, à lui dire cette part d’inoubliable qui a forgé toute son existence. Elle est là, les yeux baissés dans la mélancolie du buisson autrefois saccagé par le désir, à rapporter le dénuement de sa vie, les blessures de l’indifférence, le quotidien de son labeur. Elle est là, jalouse de l’autre, des autres, à confesser ses vilenies, les lettres interceptées, les rendez-vous arrachés, et ses mensonges. Elle ressasse, elle remâche, elle recompose. Elle énonce le roman de sa vie, sans faire trop de bruit ».

Dès le lever de rideau, dans la salle du Théâtre des Martyrs, une ambiance particulière enveloppe l’assemblée, Jacqueline Bir se retourne et elle prend toute la place. Portant avec brio un monologue de plus d’une heure vingt, l’admirable interprétation de l’actrice nous plonge dans la vie de la servante Zerline. Son récit, vivant, intense, est vécu, avec autant d’intensité qu’au premier jour, 30 années auparavant.

Depuis ces évènements, elle semble être restée là, en suspension, dans ce décor de Vincent Lemaire d’une sobriété angoissante, faite de perspectives fuyantes sans issue, où la lumière ne pénètre qu’à peine dans cette après-midi d’été. Les souvenirs sont précis, comme figés dans la mémoire de la bonne qui nous dit son émoi, son attente, son amour, sa douleur, sa passion. Au-delà du ressentiment, c’est le sentiment à fleur de peau que Jacqueline Bir nous livre. Avec la pudeur et le calme de la grand-mère qu’elle est devenue, Zerline n’oublie pour autant pas la femme qu’elle continue, malgré les années, à être. Les frissons, l’emballement du cœur, les effleurements, tout est palpable dans la salle du théâtre.

Mis en valeur par la mise en scène rigoriste de Philippe Sireuil, le texte de Hermann Broch est sublimé par la magistrale interprétation de Jacqueline Bir, qui cisèle, martèle, respire et singularise chacun des mots de ce récit. Telle une grande Histoire, une épopée, un conte poignant, la confession de Zerline nous est livrée comme on vide son sac, parce qu’il faut qu’on se confie avant d’exploser, d’une traite. Par sa sincérité et sa simplicité, elle fait l’effet d’un coup de poing, qui vous laisse KO pour un temps.

La pièce a été créée à la comédie Claude Volte il y a 10 ans. Devant le succès, Jacqueline Bir et Philippe Sireuil s’étaient promis de la reprendre : c’est désormais chose faite, et je ne peux que vous conseiller de ne pas attendre 10 années de plus !

Du 07 au 25 janvier 2014 au Théâtre des Martyrs (http://www.theatredesmartyrs.be/)

Texte : Hermann BROCH

Avec : Jacqueline BIR et Michel JUROWICZ

Lumières et Mise en scène : Philippe SIREUIL

Tarifs : de 16,50€ à 7,50€

Durée du spectacle : 1h25

Plus d’informations : http://www.theatredesmartyrs.be/

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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